Denis s’en va

Cher·es ami·es, cher·es lecteur·ices,

Un légume des Grivauds, c’est de la joie faite végétale

Quand on mange un légume des Grivauds, il faudrait fermer les yeux. Il faudrait se concentrer. Il faudrait en faire un événement. Parce qu’un légume des Grivauds, c’est un petit trésor. C’est un luxe. C’est une fête.

Mais c’est surtout l’incarnation d’un projet fou. D’un projet d’une infinie patience. D’une infinie tendresse pour le végétal, pour l’animal, pour le fongique. C’est un cumul d’une multitude de petits gestes, qui ont leur vérité propre, parfois difficile à saisir. Certains de ces gestes sont de l’ordre du jardinage pointu, dictés par un mélange de science et de sagesse. D’autres sont emblématiques d’une ambition très forte pour magnifier l’écosystème des Grivauds. Leur vertu écologique se retrouve dans leur caractère très décroissant – rendez-vous compte, on taille nos haies à la main, sans moteur ! D’autres de ces gestes, enfin, traduisent une certaine forme de folie douce et innocente. Oui, tous les jours, nous enjambons des clôtures électriques…

Les gros choux des Grivauds, ça aussi ça va me manquer

Le légume des Grivauds, c’est un concept. C’est le must de ce qu’on peut faire en termes gustatifs et nutritionnels. Et aussi en termes visuels. Parce que les légumes qui débarquent sur le marché sont sacrément élégants, non ? Faut voir comment on les bichonne, comment on les gratifie de mille petits soins. Ils ont poussé dans un grand bain d’amour. On les a nourris de l’espoir qu’ils vous plaisent. Qu’ils viennent vous chatouiller agréablement le palais. Qu’ils déclenchent en vous de petits orgasmes gourmands.

J’ai tellement appris, ici. J’ai appris mon métier de maraîcher. J’ai appris à travailler beaucoup, mais aussi à m’économiser sur le terrain. J’ai appris tous les aspects de la gestion d’une ferme. C’est grâce à Fabrice tout ça. Parce qu’il m’a donné ma chance, parce qu’il m’a fait une place dans cette ferme. Oui, j’avais ma place ici. J’ai eu beaucoup de responsabilités très valorisantes. Parmi elles, et ça vous le savez très bien, je m’occupais des petites mains. Et j’ai tellement aimé ça. J’ai tellement aimé être avec vous, jardiner avec vous, vous transmettre ma passion, vous raconter mes petites histoires. Et puis, j’ai aimé vous connaître. Vous m’avez parfois un peu secoué, questionné, fait vaciller sur mes appuis. Mais au final, vous m’avez toujours rendu au centuple ce que je tentais de vous apporter. Certain·es d’entre vous ont traversé tout un bout de France pour revenir nous voir, ici, régulièrement, dans notre petite prison verte. Et ça, ça m’a toujours fait très très chaud au cœur. Et à Fabrice, aussi, j’en suis sûr.

J’ai habité 6 mois dans cette caravane, en 2018, et j’y étais comme un coq en patte, aux portes du jardin.

Il y a autre chose que Fabrice m’a apprise. C’est à reconnaître les plantes. Ah oui, ça c’est très important pour moi. Parce que, finalement, la botanique, ça a été le terreau dans lequel ma passion pour l’écologie a pu s’épanouir. J’ai du mal à réaliser qu’il y a encore 10 ans je ne connaissais pas les plantes. C’est fou ! J’ai l’impression que tout découle de ce choc, de cette révolution intime. Mon rapprochement avec le végétal a contribué à affûter ma sensibilité. À regarder plus, à sentir plus. À utiliser mieux mon goût et mon odorat. À percevoir le vivant dans une plus grande complexité. À être plus empathique.

Désormais, je vois des plantes partout. Elles m’accompagnent, où que j’aille. Elles tracent des traits d’union entre moi et le reste du monde. Et finalement, elles m’ont procuré une forme de spiritualité. Elles m’aident à me sentir appartenant à ce monde. Et à l’aimer. Et, par ricochet, me voilà plus humaniste, moins misanthrope. Plus doux. Moins cynique. De là découle sans doute ma déconstruction personnelle, mon féminisme. Mon envie de faire mieux, jour après jour.

Quand je suis arrivé aux Grivauds, j’étais un peu perdu dans ma vie. Je crois que j’ai vécu ma prise de poste comme une retraite. Comme un sacerdoce. Comme si je rentrais dans les ordres, et que tout le reste dans ma vie pouvait disparaître. J’aurais aimé vous raconter une belle histoire très généreuse où mes convictions écologiques auraient été le moteur de ma reconversion. Pas tellement. Je me suis lancé dans le maraîchage parce que je ne savais pas quoi faire de ma vie et que je n’avais plus envie de voyager. Que j’avais envie d’être de nouveau sédentaire.

Mais, au final, non seulement j’ai appris ici mon métier, non seulement je l’ai pleinement adopté, mais en plus je l’ai politisé. Et du coup, cette entrée dans le monde de l’agriculture m’a finalement paru trop timide. Parce que pour répondre à l’urgence écologique, pour répondre aux problématiques contemporaines de notre monde agricole, il va falloir être plus efficaces. Le modèle de la micro-ferme m’a paru alors trop étriqué pour ce que j’avais envie de faire. Ça, Fabrice ne l’a pas venu venir.

J’ai désormais envie de produire beaucoup, pour plus de monde. Tout en me fatiguant moins. J’ai envie d’être mieux relié à mes collègues éleveur·euses, céréaliers·ères, paysan·nes boulangers. J’ai envie de travailler dans une grande ferme. D’être agriculteur. De peser. Économiquement, socialement, politiquement.

En 2021, j’ai vécu une séparation après une longue période de vie en couple. Et, je me suis remis à rêver ma vie. Désormais, je n’ai plus envie de vivre ni seul ni en couple. J’ai envie d’entremêler ma vie à celle d’une communauté. Je veux être entouré d’ami·es et de collègues.

Ce sont les Grivauds qui m’ont permis de rencontrer Nel. Nel faisait du wwoofing pour apprendre le métier, en attendant de démarrer sa formation. Elle a débarqué aux Grivauds pour en savoir plus sur le MSV. Et le projet qu’elle portait correspondait tellement à mes nouvelles envies… C’était trop tentant. Ajoutons à ça l’incroyable complicité qui s’est installée entre nous. Alors, je me suis laissé embarqué dans son projet de ferme collective et je l’ai fait mien.

Nel et moi avons beaucoup travaillé cette semaine. Tous les soirs, après la journée de travail, nous planchions sur notre projet. Et nous avons surtout travaillé sur une question importante : où allons-nous nous installer ? Et nous sommes très très très intéressé·es par … le Puy-de-Dôme. Pourquoi ? Parce que Nel y fait sa formation[1]Mention spéciale à Pratiques Paysannes qui est vraiment une formation d’une qualité exceptionnelle ! et que ce qu’elle y voit lui plaît énormément. Parce que, finalement, j’aurais eu de la peine à quitter l’Auvergne, que je commence à peine à découvrir et que j’adore déjà.

J’ai un regret, c’est celui de laisser Fabrice seul ici. Je sais ce qui l’attend et je sais que ce sera difficile pour lui. Je lui souhaite de retrouver un nouvel équilibre et de continuer à produire des légumes d’excellence. Et si vous lisez ce blog, c’est que vous savez à quel point il est nécessaire que les producteur·ices, les client·es, les voisin·es et toute la société dans son ensemble se rassemblent dans les jardins. Surtout quand ils sont beaux, comme celui des Grivauds. Avec son écosystème si riche, avec ses chats si câlin, avec ses petites mains si passionnantes, avec son maraîcher si inspiré, parfois râleur, mais toujours généreux. J’ai été tellement fier d’avoir fait partie de tout ça.

Pierrefitte-sur-Loire va me manquer, c’est certain. J’y ai été tellement bien accueilli. J’y étais tellement bien installé. C’est inspirant d’avoir été entouré de tant de gentillesse. Je vous renvoie à ma déclaration d’amour pour mon village.

Le jardin va terriblement me manquer. J’ai hâte de remettre le plus vite possible les mains dans la terre. Et vous tous·tes, client·es, collègues, petites mains, lecteur·ices, vous aussi vous allez me manquer fort fort fort !

Ne soyez pas tristes mes ami·es. Parce que tout reste à écrire. Pour moi comme pour les Grivauds. Pour les micro-fermes comme pour les fermes collectives. Pour le monde agricole dans son ensemble. C’est pourquoi j’ai envie de simplement vous dire «au-revoir» et de crier joyeusement : «vive les Grivauds»

Denis Raffin

References

References
1 Mention spéciale à Pratiques Paysannes qui est vraiment une formation d’une qualité exceptionnelle !