Un champ bleu et vert

Une photo qui montre à la fois qu’on a été sérieux question occultation et qu’on a vraiment un temps tout pourri

Nous, on aime bien l’herbe. Toutes les herbes. Les graminées, les annuelles de tout poil, les vivaces joyeusement rampantes, les pissenlits inamovibles et les fiers rumex. Mais on n’est pas naïfs non plus : on ne fait pas pousser des salades dans un champ d’herbe. Alors, avant toute mis en culture, on fait comme tous les jardiniers du monde : on désherbe. Mais nous, vous l’avez compris, il faut qu’on réussisse à éliminer les plantes spontanées sans retourner notre sol[1]1er principe du MSV : ton sol tu ne travailleras point. Pour cela, on a une arme ultime : le glyphosate. Ah non, pardon, je recommence. Pour cela, on a une arme ultime : l’occultation. Concrètement, ça consiste à poser une bâche sur son sol et à attendre suffisamment longtemps. La végétation sous la bâche s’épuise, voire brûle et finit par abdiquer. Pour venir à bout d’une graminée, trois mois suffisent. Pour une potentille, c’est minimum six mois. Or, nous, des potentilles, on en a de jolies quantités… Si on veut un sol propre au printemps, il faut bâcher avant que les sols ne se soient trop refroidis (septembre, c’est parfait). Pour l’été, il suffit de bâcher en hiver. Le plus tôt est le mieux évidemment. Là, c’est presque un peu tard pour nos besoins de l’année à venir mais il a fallu faire avec les urgences automnales (dont les plantations d’épinards et de mâches).

Aux Grivauds, pour occulter, on utilise de la toile tissée (de couleur bleue et verte, d’où le titre de cet article, légèrement tiré par les cheveux, certes). C’est plus résistant que de la bâche d’ensilage. Et ça laisse passer l’air et l’eau, ce qui n’est pas à négliger. Par contre, c’est moins efficace. En jardin, on peut aussi utiliser du carton (à condition qu’il ne soit pas traité). Ou alors, on peut s’allonger sur son gazon tout l’hiver. Au choix.

C’est ça de la toile tissée. En jardinerie, on appelle aussi ça de la «toile de paillage».

Dans notre champ, on va d’abord s’occuper des zones qui ont connu des cultures sur bâche en 2020 (dont les courges et les courgettes). On retire la bâche trouée avant que les graminées ne se soient trop installées dans les trous de culture et on la remplace par une bâche pleine. Sous ces bâches, il n’y a déjà presque plus d’herbe et on peut espérer que ce sera bien propre au printemps. Ensuite, on couvre quelques planches déjà récoltées (pommes de terre) et on occulte une nouvelle zone de prairie pour nos futures courges. Cette semaine, on a mis un gros coup d’accélérateur à ces chantiers en occultant pas moins de 8 planches de 100m. Du beau boulot ! Merci à Hélène et Manon (notre nouvelle wwoofeuse) pour avoir héroïquement œuvré dans la grisaille et la pluie. Oui, parce que, niveau climat, d’ailleurs, on aurait de quoi se plaindre. Mais c’est pas notre genre.

Pauvre Manon qui, pendant une semaine, a entendu parler jardinage jour et nuit…

Cette semaine, le travail ne s’est pas arrêté en passant la barrière du jardin : Hélène se prépare à prendre un poste de chef de culture au printemps prochain et la constitution de son premier plan de culture l’a obligée à se poser de nombres questions. Comment on construit une gamme ? Comment on choisit une date de semis, une densité, une variété ? «Non, Hélène, on ne trouve pas d’oignons blancs en bulbille.» – «Mars, c’est trop tôt pour un semis direct de betteraves !» C’est là que je me rends compte que notre métier est délicieusement technique, qu’il demande une grande quantité de connaissances variées, une bonne dose d’organisation et une petite pincée d’audace : «est-ce que je prends le risque de planter mes tomates mi-avril, sachant qu’elles risquent de geler ?». Et tout en répondant d’un ton docte à ces interrogations légitimes, je fais sauter la dernière chayotte de l’année pour la mettre en omelette. Non mais.

À la semaine prochaine !

References

References
1 1er principe du MSV : ton sol tu ne travailleras point

Immortels fraisiers

Ça y est, les fraisiers sont enfin plantés !

Les fraisiers, c’est des vivaces. C’est-à-dire que ce sont des plantes qui ne meurent pas d’une année sur l’autre et qui restent en place un certain temps sur la planche. Genre plusieurs années. Après, on les déplace. Pourquoi on fait ça ? Parce qu’ils ont besoin de voyager et de voir du pays ? Non, non, pas du tout. C’est juste qu’à force de produire des fruits, ils finissent par «épuiser» le sol et perdre en productivité. Alors, nous, plus malins que tout le monde, on s’est dit : «si on veut que nos fraisiers soient éternels, il suffit de leur donner constamment à manger». C’est à dire de les re-pailler tous les ans. Mais du coup, ça signifiait qu’on n’aurait pas la possibilité de les planter sur une bâche. Et donc, de contrôler l’enherbement par occultation. «Pas grave, qu’on s’est dit, il suffira de désherber rapidement la planche en hiver et le tour est joué». Sauf que… Sauf que l’enherbement des fraisiers, c’est de la potentille, du chien-dent, du liseron et du lierre terrestre. Et, tous les ans, c’est l’enfer de venir nettoyer cette planche ! On y a usé force stagiaires et wwoofeur·euses.

On a fini par s’y résoudre et on a enfin pris la décision de déplacer ces malheureux fraisiers sur une nouvelle planche, en les plantant cette fois-ci sur bâche. La préparation de la planche a été faite avec soin : compost, paille et BRF. Nos fraisiers sont comme des coqs en patte dans ce mulch généreux. On les plante en leur souhaitant tous nos vœux de prospérité et en attendant de voir ce qu’ils voudront bien nous offrir dans les années à venir…

Installation d’une couche de BRF avant installation de la toile tissée des fraisiers

En dehors de cette plantation tant attendue, d’autres chantiers ont avancé à grandes enjambées ces dernières semaines : des récoltes de betteraves, de patates douces et de céleris-raves pour la conservation et le re-bâchage des anciennes planches de courges. Un travail titanesque effectué de mains de maître par Adri·e (voir l’article de la semaine dernière) et Hélène (qu’on ne présente plus). Adri·e qui repart des Grivauds avec, notamment, quelques idées pour gérer mieux les limaces dans son jardin. Cadeau.

À la semaine prochaine !

Pierrefitte, ma douce Pierrefitte

Pierrefitte-sur-Loire, mon joli petit village

Novembre vêtu de gris. Novembre des étourneaux. Depuis quelques jours, alors que je regagne le bourg après ma journée de travail, je mets systématiquement pied à terre pour admirer le ballet des étourneaux. Un soir, je décide de pousser jusqu’au plan d’eau pour prendre quelques photos dans la lumière du couchant de ces nuages mouvants. Je répète l’expérience en haut du petit pont qui surplombe le canal et je regarde les oiseaux dessiner des formes énigmatiques au dessus du village. Mes yeux s’attardent sur les toits bien tendrement tassés les uns contre les autres, sur le clocher, sur les tours du château… Et soudain je réalise : décidément, je l’aime beaucoup mon village !

Vol d’étourneaux au dessus du canal

J’aime son élégance sobre, j’aime ses petites rues calmes. J’aime la proximité du canal, qui draine tant de voyageur·euses à nos portes et qui est le lieu privilégié de mes promenades. J’aime le vaste plan d’eau autour duquel je tourne paisiblement lorsque je dois passer de longs appels à de lointain·es ami·es et parent·es. J’aime le fait que la Loire soit si proche – j’y ai mes petits coins secrets pour de rafraîchissantes baignades d’été. Il manquerait une belle forêt autour du village pour que le tableau soit parfait mais il y a tout de même quelques bois accessibles d’un coup de pédale et c’est déjà ça. J’aime le fait que le bourg, en dépit de sa faible envergure (500 âmes, à tout casser), soit doté d’autant de services ! Il y a une Poste, deux supérettes, un bistrot, un restaurant et un camping. Il y a aussi un salon de coiffure, tenu par Adilia. Vous savez le genre d’endroit d’où on sort sans savoir pourquoi on est heureux, si c’est parce qu’on se trouve beaux·belles avec notre coupe toute fraîche ou si c’est pour la qualité de la conversation. Une coupe chez Adilia, ça devrait être remboursé par la sécu. Dans l’une des supérettes, on trouve du pain venant de la boulangerie de Diou. En particulier, il y a la Ribatte, sorte de grosse baguette tressée, au levain. Au jardin, c’est le pain avec lequel on se donne un petit coup fouet à la pause de 10h30. On étale une bonne couche de beurre ou de purée de cacahuète, selon les goûts et ça nous sustente parfaitement, jusqu’au repas. C’est aussi à l’Épicerie du Paradis que j’achète la presse locale et que je peux faire tout un tas de petites emplettes complémentaires. Par exemple, cette semaine, j’héberge un·e wwoofeur·euse qui carbure au chocolat… Mentionnons aussi que le mardi soir, un certain Stéphane, pizzaiolo en tee-shirt à toutes saisons, gare son camion place de l’église et nous offre un rituel gourmand, auquel les petites mains des Grivauds n’échappent pas…

J’aime la façon dont on se sent rapidement accueilli ici. Je me souviens que lorsque je suis arrivé, alors que je ne connaissais encore pas grand monde, on me saluait déjà copieusement. On m’a aidé à trouver un très chouette logement, où je suis comme un coq en patte et où nos petites mains sont reçues quand il fait trop froid pour habiter la caravane. Il y a une certaine modestie et une certaine gentillesse chez le·la pierrefittois·e qui rend facile les échanges et qui permet de repartir en toutes circonstances avec un sourire ou un encouragement. Oui, décidément, c’est bon d’habiter à Pierrefitte-sur-Loire. Heureusement qu’il y a cette chaleur humaine, d’ailleurs, parce que niveau climat, pardon, mais il y aurait à redire… C’est quand même souvent qu’on a le droit à des températures alsaciennes en plein hiver, que les gelées de printemps sont très tardives et que les étés sont extrêmement secs et chauds. Bon d’accord, pas cette année. Mais n’empêche, jardiner dans de telles conditions, c’est raide. Qu’on n’aille pas s’étonner que les Grivauds consomment autant de glaces et de sorbets de juin à septembre…

Adri·e à la récolte des rutabagas

Comme on vous l’annonçait la semaine dernière, on a joué l’école buissonnière avec Vichy et on est restés à travailler au jardin. Grand bien nous en a pris : on avait un retard qu’on commence à rattraper. De fait, les épinards sont enfin tous en terre, ainsi qu’une grosse série de mâche et un peu de mesclun. Une nouvelle planche de tomates a été désinstallée et désherbée. En serre 6, une série de salades et de basilic peuvent d’ores et déjà être remplacés par des mâches. Bref, ça turbine ! Au milieu de toute cette fébrilité, il y a Adri·e, le·la wwoofeur·euse de la semaine, avec qui on parle pêle-mêle de jardinage, de politique, de vie en collectivité et d’écologie. Le temps passe vite dans ces conditions…

À la semaine prochaine !

Et si l’avenir du légume bio passait par le demi-gros ?

Ah, ça, au marché de Vichy, il y a de la place pour circuler ! Surtout depuis quelques mois… Et puis, on ne peut pas dire qu’on fasse longtemps la queue…

Et quand on parle du «demi-gros», on n’est pas en train d’évoquer un maraîcher des Grivauds qui aurait mangé trop de glace tout l’été. Non. Demi-gros, ça veut dire qu’on ne vend pas directement ses légumes au consommateur mais à un tiers qui se charge de les vendre pour nous. Par exemple à une épicerie bio. Ou à un autre collègue qui souhaite élargir sa gamme. À l’heure où tout le monde vante les mérites de la vente directe, tant d’un point de vue éthique que qualitatif, quel intérêt y aurait-il à s’intéresser encore au demi-gros ?

Depuis quelques semaines, nous sommes pris d’une vague inquiétude. Il semblerait que nos ventes, en Amap et sur le marché de Vichy, commencent à régresser. Nous avons vécu en 2020 une année un peu euphorique où le moindre légume était vendu avant d’être produit. En novembre, on enregistrait des ventes dépassant les 1200€ en une matinée avec plus de 145 clients. Cette année, c’est rare qu’on dépasse 850€ avec environ 120 clients. Pendant longtemps, on s’est dit que c’était du à la faiblesse de notre production 2021 : des tomates tardives, peu de haricots, peu de poireaux. Mais, maintenant qu’on tient des stands énormes mélangeant les tomates et les légumes d’hiver (dont les épinards et le mesclun), on est obligés de se rendre à l’évidence : on plafonne à Vichy… Il faudrait disposer de statistiques mais je pense qu’on peut facilement évoquer deux hypothèses. La première est évidente : on a de nouveaux collègues sur le marché. C’est un phénomène auquel il fallait s’attendre : il se forme en ce moment beaucoup de nouveaux maraîchers (on en voit défiler quelques uns comme stagiaires aux Grivauds d’ailleurs) et l’offre va donc logiquement augmenter. La deuxième est plus complexe à comprendre : il semblerait que la demande en légumes bio se contracte. Pas que en légumes bio, du reste : en légumes tout court. Voire même en produits alimentaires. Un article récent de la montagne en témoigne d’ailleurs : «De plus en plus de besoins et de moins en moins d’argent». La faute, sans doute, à l’explosion de la précarité et à la hausse du coût de la vie. Dès lors, il n’apparaît pas absurde pour un·e jeune maraicher·ère de diversifier ses débouchés et de se tourner d’emblée vers du demi-gros.

De belles patates locales pour la revente d’hiver : merci Auvabio !

En Auvergne, en 2018, quelques maraîchers ont décidé de se réunir et de monter une plateforme d’échange entre producteurs et revendeurs (magasins, collectivités, collègues). Ça s’appelle Auvabio et c’est déjà tout a fait fonctionnel. Tout est expliqué sur leur site internet. Nous, cette année, on a décidé de s’adresser à eux pour acheter nos pommes de terre d’hiver. Le seul hic, c’est que, pour le moment, il faut venir retirer la marchandise à Malintrat, dans le Puy-de-Dôme… Heureusement qu’on ne le fait qu’une fois par an et pour un gros volume parce que ça n’est pas la porte d’à côté…

La semaine prochaine, on sera absents du marché de Vichy. Non, pas parce qu’on boude, non. Mais parce qu’on a pris trop de retard dans nos plantations de légumes d’hiver (3ème série d’épinards, mâche, 3ème série de mesclun, salade, ail, fraisiers). Du coup, on s’autorise à consacrer les jours dévolus aux récoltes (jeudi et vendredi) et à la vente (samedi) pour mettre un gros coup d’accélérateur dans nos cultures.

À la semaine prochaine !

Liligumes : le réseau MSV de l’Allier s’étend

Recevoir des nouvelles de nos anciennes petites mains, nous, on adore ça ! Dans la même semaine, on reçoit une lettre de Thibaut (wwoofeur en 2021), on apprend que Nicolas (wwoofeur en 2020) a acheté une parcelle dans l’Yonne, que Mathilde et Roman (stagiaires en 2021) ont enfin trouvé un terrain à Ambert et que Maxime (wwoofeur 2019 et ouvrier 2020) se lance sur un terrain tout équipé au nord-est de Bourges. Dans le même temps, Marin (notre wwoofeur du moment, suivez un peu !) nous exprime son envie d’aller visiter les fermes du coin. Et au menu, il y a les Mangetouts de Saligny, la Brouette bleue de Saint-Aubin et… la toute jeune ferme Liligumes, montée par la pétulante Lili (stagiaire en 2020) avec Charles, son compagnon. La ferme est toute proche puisqu’elle est située au Pin, à 15 minutes des Grivauds.

«Là, il y aura une grande serre multi-chapelle» nous dit Lili. En attendant, le terrain est amendé avec du foin.

On sourit quand on voit les toiles tissées pour l’occultation, les paillages organique et … la potentille qui envahit les poireaux : on n’est pas dépaysés… Car Lili pratique elle aussi un maraîchage sans travail du sol (MSV), comme aux Grivauds. Pour une année d’installation, on est impressionnés par la quantité de légumes mis en œuvre et par la taille des choux. Quand on pense que Lili est maman depuis quelques mois, on se dit que cette ferme a vraiment du potentiel ! Pour le moment, Lili vend quelques paniers à la ferme et place le gros de sa production en demi-gros (notamment auprès des Comptoirs de la Bio à Digoin).

Des toiles tissées et des chats qui dorment dessus, on est presque aux Grivauds !

Sur la ferme, il y a un mélange savant de matériel acheté (les serres de production, flambantes neuves et les toiles tissées) et d’autoconstruction (les serres des semis et le drôle de circuit d’irrigation, perché sur de grandes piquets tout autour du champ et des serres). L’achat d’une grande serre-chapelle va contribuer à amplifier rapidement la production dès l’année prochaine. Mais, nous, avec Fabrice, ce qui nous enthousiasme le plus, c’est le potentiel de biodiversité du site ! Des grandes haies d’essences diversifiées, dans lesquels les fusains font leurs intéressants en se parant de capsules roses et de grandes espaces boisés viennent border des terrains en pente douce. Charles et Lili se sont amusés à creuser de nombreuses petites mares, histoire d’ajouter à l’écosystème quelques plantes et animaux aquatiques.

De retour aux Grivauds, on reprend la main sur les plantations d’automne : les scaroles et une partie de la troisième série de mesclun est en terre. On désinstalle nos tomates à tour de bras pour pouvoir planter nos mâches. La future planche des oignons de printemps est broyée et bâchée. Celle des carottes est désherbée. Avec un petit coup de broyeur, on sera même prêts à planter notre troisième série d’épinards. Dans le champ, le vaste chantier de remplacement des toiles tissées trouées (courges et courgettes) par des bâches pleines a commencé. On est sur tous les fronts, même si on commence à se sentir un peu dépassés…

À la semaine prochaine !

Ces livres qui transforment les jardins et les jardinier·ères

Comprendre son sol pour produire de beaux légumes, ça peut aussi passer par la lecture !

Le temps des plantes et le temps de la lecture sont très similaires. Il faut quelques mois pour faire pousser un légume, du semis à la récolte. Et quand on a des journées bien remplies, comme c’est le cas pour vos maraîchers préférés, il faut aussi quelques mois pour venir à bout d’un bouquin de taille moyenne. En quelques mois, le jardin change de physionomie du tout au tout : une saison cède la place à la suivante, les formes et les couleurs évoluent, certaines cultures sont désinstallées et remplacées par de jeunes plants prometteurs. Quelques mois de lecture suffisent aussi à faire tourner la tête du jardinier et à lui faire vivre une petite révolution intérieure, modifiant parfois en profondeur le regard qu’il porte sur son petit territoire. Ça a été le cas pour moi à chaque nouvel ouvrage de Marc-André Sélosse, par exemple. «Jamais seul» (2017) m’a subitement fait voir des bactéries et des champignons à l’œuvre au sein de chaque entité vivante (végétale ou animale). «Les goûts et les couleurs du monde» (2019) m’a permis de percevoir l’incroyable contrôle des végétaux sur leur environnement à travers le prisme des tannins. Et son dernier ouvrage, «L’origine du monde» (2021), m’emmène faire un voyage biologique, physique et chimique au sein du sol. Et le sol, c’est important. Surtout en MSV, Pour moi qui n’ait pas étudié la biologie, ces livres de vulgarisation sont extrêmement précieux !

La collection de livres à destination des petites-mains des Grivauds (cliquer pour zoomer)

Rapidement, j’ai ressenti le besoin de constituer une petite bibliothèque pour les stagiaires et les wwoofeur·euses. Alors, d’accord, même pour une petite-main très motivée, deux semaines de lecture, c’est un peu court pour venir à bout d’un livre. Mais ne soyez pas de mauvaise foi : il suffit d’acheter le livre et de le finir à la maison ! En bonne place dans cette petite collection, il y a évidemment l’excellent livre de Gilles Domenech : «Jardiner sur sol vivant». L’ouvrage débute par une visite du sol, vu à hauteur de collembole (un insecte minuscule vivant dans la litière), se poursuit avec une agronomie simplifiée des sols non-travaillés et se conclut avec différentes réflexions autour de la façon de gérer la fertilité durable des sols (grâce aux mulchs et aux engrais vert notamment). «Des vers de terre et des hommes» de Marcel Bouché trouve aussi ici une place logique. Je ne vais pas vous faire une présentation détaillée des autres livres, vous trouverez des synopsis sur internet.

T’es très mal caché, Marin.

Marin, notre wwoofeur du moment, est aussi du genre «lecteur». Et il lit du très très bon. Parce que figurez-vous que c’est quelqu’un qui a débarqué chez nous après avoir longtemps fréquenté … ce même blog que vous êtes en train de lire ! Du coup, si j’écris ici «coucou Marin, est-ce que tu as apprécié ta buttercup ?», je suis sûr d’avoir une réponse lundi. Marin, c’est un maraîcher sans terre, comme il se définit lui même. Il a déjà officié longuement comme salarié et a fait fonction de chef de culture. Ça se sent dans ses gestes très sûrs et dans son recul par rapport aux modèles de ferme qu’il a rencontrés. Avec lui, donc, on plante des épinards (tâche pharaonique car il faut ouvrir des centaines de trous dans de la toile tissée avec un matériel rudimentaire…), on récolte nos dernières courges et on désinstalle les haricots à ramer. De nouveau, la semaine passe extrêmement vite, notamment à cause des abondantes récoltes que nous faisons pour le marché, pour l’Amap et pour la conservation (dont les betteraves). Nous sentons que, pour la première fois cette année, nous allons prendre du retard dans notre planning de plantations…

À la semaine prochaine !

Chère toile tissée

Du plastique ? Où ça ? Puisqu’on vous dit que l’agriculture bio c’est rien que du naturel !…

De la toile tissée, on en utilise tout le temps aux Grivauds ! C’est vraiment le produit un peu magique qui permet de bien maîtriser ses adventices et de réchauffer son sol. On utilise des toiles tissées non-trouées pour occulter nos sols pendant l’hiver afin de nettoyer nos planches et accélérer l’absorption de la paille. En saison, la toile tissée trouée permet de mettre en place une culture sur un sol non-désherbé. Autant dire que ce genre de produit a constitué un de nos investissements principaux ces dernières années. Nos besoins étant encore très forts, on lance des demandes de devis en vue d’un gros achat pour les occultations d’hiver et le paillage des épinards. Surprise : là où on obtenait un rouleau de 100m à 85€ l’année dernière, on nous le facture à 114€ cette année. 34% d’augmentation, tout simplement. En cause : l’explosion des prix des matières premières, en particulier celles issues de l’industrie pétrochimique. Ah parce que, oui, désolé de vous l’apprendre, mais la production de légumes, ça a aussi un bilan carbone, hein ! Entre le gasoil du tracteur, les bâches de serres, les paillages, les godets, les clips à tomates (oui, Hélène, on sait que tu les adores mais … ils sont aussi en plastique…), nos tuyaux d’irrigation, nos asperseurs, on n’en finirait pas de constater notre propre dépendance à l’omnipotent pétrole.

Tellement décroissants aux Grivauds, qu’ils font porter leurs récoltes de courges par Salomé, la stagiaire du moment

Et pourtant, nous, on est plutôt du genre sobres énergétiquement. L’absence de mécanisation réduit énormément nos besoins en carburant. Vous vous en doutez : tirer un outil attelé (comme une charrue par exemple), c’est extrêmement énergivore ! Pour le moment, la crise semble relativement conjoncturelle, et s’expliquerait par la forte demande créée par la relance économique. Mais n’empêche, ça laisse songeur : que se passera-t-il lorsque la crise de l’énergie tant annoncée finira enfin par se produire ? Est-ce que les maraîchers s’en sortiront en augmentant les prix des légumes ? Qui alors achètera encore des légumes ? Les questions s’imbriquent les unes dans les autres dans un délicat kaléidoscope d’inquiétudes.

En attendant, nous, on continue notre bonhomme de chemin, fiers d’être autant décroissants dans un tel contexte. À la seule force de nos mains rugueuses, on désinstalle nos concombres, on prélève des stolons de fraisiers, on taille les poireaux (qui ont pris le mildiou) et on récolte encore et encore ! Et notre beau stand à Vichy chante la prodigalité de notre dur labeur. Chant du cygne, demanderiez-vous dans un demi-sourire narquois ? Oh que non, répondrions-nous, car nous n’avons pas dit notre dernier mot ! Et vous tournant le dos crânement, nous retournerions planter nos épinards. Non mais.

À la semaine prochaine !

Chercher et se chercher

Semis d’épinards en trois quart face, une technique inventée par Salomé

C’est le propre de chaque nouvelle génération de chercher sa place dans le monde tel qu’il a été construit. De le bousculer, de le contester et de rêver de jours heureux. Mais avoir vingt ou trente ans de nos jours, ça prend un tout autre sens. C’est être plongé·e d’emblée dans un monde en crise, dans lequel tout est à reconstruire, où toutes les problématiques sont urgentes – écologiques, sociales, sociétales, sanitaires -, où on est formé·e par la génération précédente, qui n’a su régler aucun problème mais qui aimerait que ça bouge le moins possible. C’est ainsi qu’on croise aux Grivauds quantité de wwoofeurs et de stagiaires plus ou moins en rupture avec leurs études, des doutes plein la tête, tiraillés entre des injonctions de normalité (finis tes études, valorise tes diplômes, entre dans l’emploi) et l’envie de faire un pas de côté. Faire un pas de côté, ça commence par aller voir ailleurs, par voyager, par aller à la rencontre de ceux·celles qui ont déjà les mains dans le cambouis, en train d’essayer de réparer la planète à petits coups de permaculture, de bonne volonté et de sobriété. Et tant qu’on n’a pas trouvé de réponses face à l’éternelle question «que faire ?» on continue à vadrouiller, à poser ses valises de ferme en ferme, d’éco-lieu en éco-village. Salomé, notre stagiaire-wwoofeuse de la semaine en est à ce stade-là. Des études supérieures de socio, quelques expériences professionnelles à droite à gauche, elle sent que ça ne va pas être facile de se fixer sur un projet qui lui convient. Et elle est loin d’être la première à nous confier cette impression de ne pas avoir encore trouvé de sens à ce début d’existence erratique.

Les parcours de vie sont devenus extrêmement hétérogènes. Tout aussi hétérogènes sont les pratiques et les modes de vie rencontrés au sein du petit monde des maraîchers·ères. Nos petites mains nous racontent cette diversité et Fabrice profite des visites de ferme organisées par la Frab pour ramener aux Grivauds les bonnes idées glanées ici et là. Immanquablement, je pose toujours les mêmes questions. Quel degré de mécanisation ? Quel travail du sol ? Quelle relation à la biodiversité ? Quels objectifs financiers ? Quel volume horaire ? Quel stress au travail ? Chacun se positionne par rapport à ses besoins, ses envies, ses contraintes, ses compétences. Et ça forme une mosaïque d’approches qui font qu’aucune ferme maraîchère ne ressemble aux autres. Au sortir de cette année difficile, aux Grivauds aussi on se cherche un peu. Des problématiques nouvelles ont émergées, comme la saturation en eau des sols de nos serres par temps humide ou la perte de fertilité de certaines zones du champ. Chercher, inventer, réinventer en permanence, il semblerait qu’aucun parcours réellement écologique ne permette le repos. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est ça aussi être vivant. Se perdre sans cesse, se retrouver parfois, (se) chercher toujours.

On grignote sur le parc des ânes

Preuve qu’on est mobiles aux Grivauds, on a pris la décision de déplacer certaines des planches de culture vers l’Est, en empiétant sur le parc des ânes. Quatre nouvelles planches vont y être créées pour héberger les courges 2022. Redémarrer sur de la prairie et semer des engrais verts dans nos planches les moins performantes, c’est une de nos réponses à la baisse de performance de la partie Ouest de notre champ. De nombreuses planches seront bâchées avant l’hiver. Car, oui, nous connaissons déjà nos besoins de «planches propres» pour l’année prochaine. On a pris un petit temps devant Qrop [1]notre logiciel de planification libre et gratuit et on a préparé l’assolement pour la saison à venir. Tout est prêt pour redémarrer sur de bonnes bases. Promis, pour l’année prochaine, tout sera fait pour que notre production soit un feu d’artifice de légumes !

À la semaine prochaine !

References

References
1 notre logiciel de planification libre et gratuit

Rythmique agricole

Cette semaine, je cède la plume à Hélène, une wwoofeuse que vous avez vue plusieurs fois cette année. Hélène chante mais, surtout, elle écoute. Et il semblerait qu’elle ait entendu une musique très singulière se dégager de nos travaux agricoles.

Introduction

Dans la grande famille des maraîcher·e·s, certain·e·s ont la fibre musicale. Vous n’êtes pas sans savoir que Denis et Fabrice sont eux-mêmes musiciens [1]Si vous ne vous en souveniez pas, alors on vous aide un peu : Maraîchers musiciens. Vous me connaissez peut-être en tant que petite main récidiviste des Grivauds, mais je suis aussi membre d’une troupe de chanteur·euse·s. Mes quelques passages en jungle Bourbonnaise m’ont inspiré un parallèle entre mes deux passions que sont le maraîchage et la musique.

L’histoire a déjà marié les deux domaines. D’abord parce que fût un temps, l’agriculture faisait partie intégrante du quotidien qui était ensuite mis en chansons. Mais aussi parce que la musique a longtemps accompagné les travaux besogneux, que ce soit pour se donner de l’entrain, par ritualisation, pour échapper à la monotonie, pour revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail, ou faire union dans la tâche fastidieuse…

Si le SPMG, le Syndicat des Petites Mains des Grivauds, aurait tout à fait pu être à l’initiative de chants revendiquant plus de glace à la pause du goûter, ou pour menacer les tyranniques Fabrice et Denis d’une grève, ce n’est pas ce genre de musique que l’on retrouve aux Grivauds. Pas de chant de labour ni de chant de moisson : les chants MSV n’ont à ce jour pas encore été composés.

Toutefois, pour le simple plaisir de jouer ensemble, on a déjà pu entendre des plantations mélodieuses et des désherbages en canon. Le cadre intimiste d’une serre et l’environnement chaleureux de la paille a déjà fait pousser des envies de chanter chez quelques petites mains passées par là…

On devine la mélodie du sécateur d’Elsa qui se referme avec régularité sur les blettes à récolter.

D’une manière plus pragmatique, les chants de travail peuvent faciliter la coordination, synchroniser les mouvements d’une équipe et lui permettre de garder le rythme, mesurer le temps. Ainsi, même si le travail aux Grivauds paraît peu sonore, on peut quand même chanter en s’accompagnant rythmiquement des outils [2]Je vous conseille un excellent reportage au sujet du rythme dont je m’inspire énormément dans cet article : FOLI (there is no movement without rhythm) original version by Thomas Roebers and … Continue reading, du bruit des moteurs, des oiseaux, de la pluie sur les serres, des clic des clips à tomates, des clac du sécateur, des
tchak des caisses qu’on ouvre, qu’on ferme, qu’on emboîte et qu’on empile, des brouettes qui grincent, d’une main qui plonge dans le seau de granulés de compost, des voix qui discutent, qui bourdonnent, qui rient, de la paille qui se délite…. ou du silence. Quelqu’un a dit : « il y a beaucoup à entendre dans un jardin, pour peu qu’on y prête l’oreille » [3]Eh oui, que voulez-vous, je ne fais que recycler les sujets des années précédentes : Le chant des jardins

Bon, soit, on peut jouer de la musique en maraîchant. Je ne vous apprends rien. Oui mais moi, ce dont j’ai envie de parler dans cet article, c’est du rythme.

L’activité

Qui dit rythme, dit répétition. De la répétitivité naît la pulsation. Ainsi, plier les toiles tissées en accordéon s’apparente à une sorte de danse rythmique, les plantations de mâches à une chorégraphie fiévreuse et les ballets de brouettes qui se gonflent et se dégonflent de paille ont le tempo d’une lente respiration. Il faut voire le swing de la chaîne humaine qui remplit le camion des caisses pour le marché avec fluidité… Le cutter vient inlassablement trancher la bâche de sa lame brûlante à la même fréquence. En face à face, un duo pose des arceaux avec un balancement qui semble se poser sur le tic-tac d’un métronome. Plus loin le semeur fou projette le grain à la cadence de ses pas. Et quand j’ouvre les serres, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer un système de boite à musique reliée à la manivelle qui tourne, qui tourne, qui tourne…

Normalement, les agriculteur·ice·s courent la journée durant. Ici, aux Grivauds, on trotte plus qu’on ne galope : il y a un rythme à la fois très dynamique et souple. On choisit de faire les choses bien, parfois méticuleusement, mais jamais avec mollesse. Il faut parfois apprivoiser son outil, comme on le fait pour jouer d’un instrument et les plus expérimenté.e.s sont souvent les plus véloces : Fabrice est connu pour planter une moyenne de 400 poireaux à l’heure… avec un simple plantoir conique… ça vous en bouche un coin. Ceci-dit, comme c’est aussi un lieu de formation, il est courant d’observer de grandes différences de vitesse – donc de tempo – d’une personne à une autre. La polyrythmie [4]Quoi de mieux que Piano Phase de Steve Reich pour imager la désynchronisation : https://www.youtube.com/watch?v=Jqoieg0Vqag vient alors enrichir notre production musicale collective. Quoique souvent, les un·e·s se mettent au diapason des autres.

Quand on travaille manuellement, comme c’est le cas aux Grivauds, on peut essayer de gagner du temps en ayant un rythme soutenu. Mais surtout, viser une ergonomie du geste, épurer les mouvements inutiles pour éviter de s’épuiser et avant tout : avoir une bonne organisation. On se répartit alors les tâches en se donnant des rôles, comme les membres d’un orchestre : je dispose, tu plantes, elle arrose.

La journée

Alors élancé·e·s dans le mouvement incessant, une respiration à heure fixe vient interrompre le geste des maraîcher·e·s en pleine vibration. Une pause comme soupir… silence… Sur le temps du midi, on s’autorise parfois une sieste dans la paille.

Les horaires sont importants : ce sont eux qui assurent la ritualisation des journées. Décaler une pause, c’est prendre le risque de déstructurer la journée entière. Alors on est parfois contraints de s’arrêter au milieu d’une tâche qu’on terminera plus tard.

Mais la plupart du temps, c’est simplement la fin d’une activité rondement menée qui nous pousse à passer à la tâche suivante.

Rarement, la fanfare va diminuendo, la motivation qui s’affaisse lui fait faire quelques syncopes. Transpirant sous la chaleur, le chœur a baissé d’un demi-ton. C’est signe qu’il faut passer à un autre thème. Mais aussi que le morceau est trop long et qu’on a abusé de la répétitivité : voilà une activité mal composée ! Comme toutes les bonnes choses, il ne faut pas en abuser… Un refrain trop entêtant, c’est lassant. Ou pire : ça peut être douloureux.

Et souvent, comme un contretemps dans la pulsation, une plante ou un insecte attirent notre attention, on s’autorise à les prendre en photo, puis à caresser un chat qui passait par là.

Les tâches se succèdent et s’enchaînent, s’alternent, comme les couplets d’une chanson…

Un bon enchaînement demande un peu d’orchestration et de planification. Il y a les tâches qu’on ne peut faire qu’à un moment de la journée : on travaille en serre s’il pleut, on récolte les feuilles à la fraîche, on asperse les serres de tomates le matin des journées chaudes, il faut avoir le temps d’arroser et de voiler ce qu’on vient de planter ou de semer… Et on intercale les séances de désherbage dans tout cela. Parfois, la météo vient totalement bousculer le rythme de la journée.

Il y a des tâches quotidiennes, qui reviennent comme un refrain, et qui sont elles aussi source de répétitivité : c’est « la routine ». En langage musical, on appelle cela un ostinato ou bien un bourdon. Ainsi, en hiver, après avoir ouvert toutes les vannes par anticipation du gel, on protège les cultures sous les voiles qu’on enlèvera dès l’aube pour les reposer le soir tombant… Aux intersaisons, le théâtre d’ouverture et de fermeture des serres peut se jouer plusieurs fois par jour, comme un levé de rideaux… En été, on irrigue tous les jours et on se fait sans cesse rappeler à l’ordre par les alarmes des minuteurs qui nous permettent de suivre la cadence des irrigations… Et puis, dans le même temps, il y a les récoltes des courgettes, des concombres et des tomates (vous savez, quand « ça tombe »). Les doryphores à aller ramasser…

La récolte des légumes feuille demande une attention particulière. Les plantes elles-aussi suivent un rythme nycthémère (d’une durée de 24h) que l’on se doit de respecter. Au cours d’une journée, on peut voir s’enchaîner les phénomènes de guttation, de turgescence, de stress hydrique. Ainsi, on récolte les salades ou les épinards après le dégel, mais avant qu’il ne fasse trop chaud et qu’elles aient perdu leur vigueur.

De manière générale, l’agriculteur·ice est forcé.e d’avancer au rythme que nous imposent les plantes qu’iel regarde germer, pousser, fleurir, mûrir… Le soleil donne l’accord, mais on attend l’entrée du végétal pour introduire la danse… Parfois, on attend longtemps : «Pourquoi les haricots ne poussent toujours pas ?» – «Il fait trop froid…».

La semaine

Voilà un cycle plus lent : celui de la semaine, la marche hebdomadaire… C’est sûr, tout de suite, c’est moins percussif, mais c’est toujours rythmique, tant que les tâches sont régulières, récurrentes.

Il y a les récoltes qu’on ne fait qu’une fois par semaine, le mercredi, pour l’AMAP, ou le vendredi, la veille du marché…

Scénographie de légumes sur notre stand de Vichy

Le marché, c’est un sacré événement chaque semaine. En fait, pour moi, le marché, c’est un peu comme un concert. On s’y prépare plusieurs jours à l’avance. Plus on se rapproche de l’heure du début et plus la battue s’accélère parce que l’on doit être prêts à temps. On se lève très tôt, parfois on prend le temps de sortir de beaux habits, qu’on ne porte pas dans les champs. On part en tournée avec notre véhicule chargé à bloc. J’adore arriver très tôt, bien avant les premiers rayons et les premier.e.s client.e.s : c’est le monde des coulisses… On prépare notre stand, en disposant les panières dans la meilleure des scénographies… Les premières fois, on a le trac, on n’ose pas… Puis on se lance sous les projecteurs… Et on y prend goût. Tous les gestes sont très codés, très rythmés. On court à toute vitesse dans une danse à la balance pour servir les client·e·s. On confronte notre travail au public, qui applaudira plus ou moins. C’est un moment lourd de sens : on achève là notre rôle dans le cycle de la fourche à la fourchette, on touche à la finalité de notre travail… Et on en repart chargé·e·s de fatigue mêlée d’une certaine euphorie. C’est comme ça qu’on gagne notre vie : pas beaucoup mais suffisamment pour être heureux.

Une activité hebdomadaire propre aux Grivauds, c’est d’écrire un article. Toute la semaine, on a pris des photos et on va clôturer la semaine en relevant les points forts, les particularités de ce cycle à 7 jours.

En début ou en fin de semaine, de nombreux·ses agriculteur·ice·s font un « tour du propriétaire » en parcourant toutes les planches de culture et en notant les tâches à faire urgemment. Il y a des choses que l’on sait (il faut que j’installe une planche de carottes). D’autres non… Planifier, c’est une sorte d’accord très riche : prévoir, oser les hypothèses, anticiper, parier, décider, acter. Et à la fin c’est plus ou moins juste… C’est la part jazz de l’agriculture, soit l’art de l’improvisation : une grande maîtrise des variables, une technicité solide, de la souplesse et surtout une belle intuition qui s’appuie sur une lecture fine et sensitive de son environnement.

Une activité peut être quotidienne pendant plusieurs semaines puis on passera à autre chose… La liste des choses à faire suit le crescendo du printemps : on se voit obligés de reporter à la semaine suivante… On a l’impression d’avancer au galop, de courir après le temps… A-t-on perdu la battue ? Puis des tâches quotidiennes s’espacent pour redevenir hebdomadaires…

La saison

Une « partition » de Gamelan, qui rappelle vaguement notre plan de culture.

Vous l’aurez compris, il reste à faire un dernier pas en arrière afin d’avoir un plan d’ensemble sur la rythmique agricole : il nous manque le deuxième cycle solaire [5]Quand j’évoque les cycles en musique, je pense tout de suite à la musique javanaise et notamment auGamelan, un instrument incroyable dont les partitions sont interprétées de façon … Continue reading, celui de l’année. Il se décompose en 4 grands mouvements [6]Vivaldi n’a probablement pas été le seul à s’inspirer des 4 saisons… J’en profite pour vous renvoyer à un troisième et dernier article qui évoque la symphonie pastorale … Continue reading que sont les saisons, et nous venons justement de rentrer en automne !

Dans chaque saison, il y a des temps forts assez symboliques : les premières asperges, les premières fraises et les premières tomates… Et ça a un côté assez merveilleux : rappelez-vous ce que c’est d’être en plein hiver et de devoir attendre pour goûter à nouveau au melon… La saison du petit pois est si courte qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver précieux. On a attendu un an pour le retrouver, rangé dans son petit coffre… Quand j’étais petite, on allait en famille à la fête de la courge qui avait lieu chaque année à la même date : la récolte de ces fruits généreux a un côté très festif et ludique, ça sent l’automne et ses citrouilles décorées…

Il y a d’autres événements que vous connaissez moins mais qui restent majeurs pour les agriculteur·ice·s. Les premières plantations dans les serres, puis en plein champs quand les sols sont suffisamment chauds (mars pour des oignons, avril pour la salade). La première gelée qui marque la fin des courgettes… Et puis, il y a tous les météores, qu’on attend ou auxquels on espère échapper : la grêle, la neige, les grands orages, les canicules, les pluies diluviennes… En MSV, on peut encore noter une autre périodicité : celle de la fertilité. C’est au printemps et à l’automne que les vers de terre sont pleinement actifs, et la minéralisation ne peut s’effectuer que par temps chaud…

Tous ces marqueurs agricoles sont synchronisés à ceux, plus discrets, de la nature environnante : l’arrivée des insectes, la floraison des vulpins sur les bords des chemins, une fumeterre qui fleurit dans une serre, les vols migrateurs annonciateurs des beaux jours, quand ce ne sont pas les grues qui présagent le froid…

On ne peut pas s’empêcher de comparer leur venue, leur durée, leur retard, leurs résultats par rapport à ceux de l’année précédente. Toutes les années se ressemblent mais chaque année est fondamentalement singulière… Comme on ne rejouerait pas une symphonie deux fois de la même manière. Même si le climat reste le même, la météo est une loterie imprévisible avec laquelle il faut savoir jongler. L’inconstance du temps, c’est comme garder la même mélodie tout en changeant l’harmonie et les nuances.

Chaque saison a son tempo, ses couleurs, ses mélodies, ses instruments qui lui sont propres… Bon, d’accord, j’avais dit que je parlerais de rythme et je me suis un peu étalée, c’est vrai mais [insérez une excuse bidon].

Les horaires, aussi ritualisant soient-ils, sont dictés par le soleil : ainsi on se lève plus tôt les jours de canicule pour travailler à la fraîche et les journées sont plus courtes en hiver qu’en été. On ne peut pas maraîcher sans soleil, c’est ainsi. Et tant mieux, parce que, tout comme la saison culturelle se joue en été, l’hiver est propice au repos et à la maturation de nouveaux projets.

Finalement, il y a mille et une façons de faire du maraîchage et autant de philosophies ou de raisons qui poussent à cultiver des légumes… Parmi les miennes, il y a la connexion à la saisonnalité, les rituels qui font converger / rassemblent l’effort collectif, le « faux-silence » des champs non motorisés… Mais bon, c’est surtout parce que j’aime bien déclipser les tomates en rythme.

J’espère que mon article vous apportera un autre son de cloche sur ce blog. Peut-être qu’il fera écho aux rythmiques qui vous entourent, tous les jours. A votre tour, ouvrez grand vos oreilles et écoutez attentivement… Vous entendez ?

Hélène André

Ci-dessous, quelques photos prises cette semaine :

References

References
1 Si vous ne vous en souveniez pas, alors on vous aide un peu : Maraîchers musiciens
2 Je vous conseille un excellent reportage au sujet du rythme dont je m’inspire énormément dans cet article : FOLI (there is no movement without rhythm) original version by Thomas Roebers and Floris Leeuwenberg : https://www.youtube.com/watch?v=lVPLIuBy9CY
3 Eh oui, que voulez-vous, je ne fais que recycler les sujets des années précédentes : Le chant des jardins
4 Quoi de mieux que Piano Phase de Steve Reich pour imager la désynchronisation : https://www.youtube.com/watch?v=Jqoieg0Vqag
5 Quand j’évoque les cycles en musique, je pense tout de suite à la musique javanaise et notamment au
Gamelan, un instrument incroyable dont les partitions sont interprétées de façon circulaire… Chaque cycle commence par le gong. (Voir photo)
6 Vivaldi n’a probablement pas été le seul à s’inspirer des 4 saisons… J’en profite pour vous renvoyer à un troisième et dernier article qui évoque la symphonie pastorale de Beethoven : «… comme s’ouvrent les fleurs»

Toujours un temps d’avance

Un tableau sur papier avec la liste de nos 51 planches, un stylo et un peu de volonté et nous voilà en train de commencer l’assolement 2022 !

Ça y est, aux Grivauds, la saison 2022 a commencé ! Peut-être qu’on a besoin de s’y prendre très en avance pour avoir l’impression d’être déjà en train de tourner la page de la saison 2021, l’une des plus difficiles qu’on ait connues jusqu’à présent. Peut-être qu’on a fini par comprendre, aussi, qu’un certain nombre de choses se jouaient maintenant. Par exemple, passé le 1er octobre, c’est très difficile de semer un engrais vert. Et une toile tissée qui n’est pas mise en place avant fin-septembre a peu de chance de réussir à éliminer de la potentille avant mai. Jusqu’à présent, faute de disposer d’un plan d’ensemble suffisamment tôt, on procédait toujours un peu au jugé : «là, ça pourrait être des oignons, là des choux, là des courges, etc.». Et ensuite, au cours de l’hiver, on préparait notre assolement en tenant compte de ces décisions prises parfois entre la poire et le fromage. Cette année, on procède avec anticipation et avec méthode. Premièrement, on fait le point sur les problématiques propres à chaque planche (enherbement, état du paillage, performance agronomique, etc.). Ensuite, on fait l’inventaire de nos toiles tissées. On les rassemble et on en fait un tas à l’entrée du champ. La semaine prochaine, on préparera une ébauche de plan de culture dans Qrop pour connaître avec précision nos besoins. En particulier, il y a une zone de notre champ qu’on a envie de «rebooster» un peu : celle qui est la plus proche de la route. Au programme : un engrais vert sur tout 2022 pour remonter le taux de matière organique et retrouver une bonne fertilité. Du coup, ça signifie qu’il nous faudra sans doute ouvrir de nouvelles planches dans le parc des ânes. Combien ? C’est ce qu’il faut qu’on réussisse à estimer.

Étienne, Amadou et Fabrice inspectent l’état du sol sur une future zone d’engrais vert

«Je ne comprends pas pourquoi la deuxième série d’épinards n’est pas semée» ai-je demandé à Fabrice. Qui m’a gentiment rappelé qu’on avait l’habitude de semer les épinards fin-septembre, pas avant. Ceux qu’on vient d’installer en serre 5, c’est une petite série précoce d’inter-saison, histoire de patienter avant le contingent hivernal. Comme cette année on est plutôt à l’heure sur les installations de légumes d’automne, je me sens déboussolé de ne planter « que » 3 caisses de salades et 2 caisses de persil cette semaine. Et j’ai l’impression qu’on devrait déjà être en train de planter des mâches et des épinards à tour de bras. Détends-toi Denis et profitons de cette avance pour planifier la prochaine saison. Et décider, par exemple, de ce qu’on va faire de nos fraisiers sous serre. Désherbage ? Déplacement ?

À la manœuvre cette semaine, deux personnalités importantes de l’année. Étienne, tout d’abord, qui enchaîne sa 4ème et dernière semaine de wwoofing aux Grivauds. Autonome sur de nombreuses tâches, on a beaucoup profité de son investissement sur la ferme et on a adoré ses expériences culinaires. Amadou, ensuite, qui s’offre une deuxième semaine de stage chez nous. Toujours aussi souriant et positif, il est partant pour tout : plantation, désherbage, récolte, etc. Et on le découvre même particulièrement habille pour ouvrir des trous au cutter chauffé dans nos toiles tissés. Du coup, c’est lui qu’on place responsable de l’ouverture des trous dans les bâches de scaroles, de salades et de persil. Le travail avance toujours aussi bien. De nouveau, on a conscience qu’on n’aurait pas pu être aussi à l’heure sur notre agenda de plantations sans nos petites mains. Une nouvelle fois, on a envie de remercier tous ceux qui sont venus filer un coup de main dans nos cultures. Et l’année n’est pas terminée…

À la semaine prochaine !