Le chant des jardins

Chant triomphal du soleil qui perce à travers le brouillard

Pardon ! Pardon, Fabrice, mais parfois je mets des oreillettes dans le jardin. Je sais bien que c’est mal, je sais bien que j’ai tort mais c’est plus fort que moi. C’est que j’ai besoin de ma dose quotidienne de musique classique et que j’aime la prendre ici, au milieu de cet environnement si beau, si inspirant. C’est comme ça qu’il m’arrive de louper un vol de grues, juste parce que je me laisse entraîner par d’autres accents, d’autres sollicitations auditives. C’est comme ça… Le jardinier, satisfait de son labeur, fier de ses salades, de ses poireaux, de ses tomates, a parfois envie de joindre son propre chant à celui de la Nature, comme pour se redonner du cœur à l’ouvrage, comme pour se prouver que sa place dans le jardin est aussi sonore. Les petites mains qui ont eu le triste privilège de me supporter ne le savent que trop bien : je parle beaucoup, je sifflote constamment, je ris et je cherche à faire rire… J’en ai bien conscience : je suis sans doute le mammifère le moins discret de notre jardin ; je suis un éléphant dans un magasin de porcelaine, un Florin sur un voile anti-insectes, un Mi-Roux dans une caisse de plants…

C’est le matin, le soleil perce enfin le brouillard. Je retire des potentilles en serre 2, en préparation d’une nouvelle planche de mâches, perdu dans mes pensées. En face de moi, de l’autre côté de la serre, une musaraigne pousse de petits cris. C’est incroyable qu’un animal si fragile se signale autant ! Comme s’il cherchait à jouer les bravaches face à notre armée de chats. La musaraigne, nous, on aime bien pourtant : avec son régime insectivore et sa tendance à s’intéresser aussi aux gastéropodes, on a plutôt tendance à la classer dans les auxiliaires de culture. Je repense avec mélancolie à l’époque où j’étais ouvrier agricole et où on m’avait appris à me méfier de tous les petits mammifères à quatre pattes (soricidae ou rongeurs), indifféremment qualifiés de «vermine». À plusieurs reprises, j’entends claquer des coups de feu. La chasse bat son plein. Car, oui, pour rien au monde, on aurait confiné de nouveau les chasseurs, dont les pratiques sont considérées «d’intérêt général» (contrairement à celles des naturalistes par exemple). Je repense à ce tract surréaliste de la Coordination Rurale que nous avons reçu deux jours plus tôt et dans lequel on trouve un article sur «le loup au portes du Bourbonnais». La CR demande, dans le plus grand des calmes, que les troupeaux d’ovins puissent bénéficier du statut de «non-protégeabilité» pour pouvoir tirer le loup plus facilement. Car, n’est-ce pas, «ce n’est pas aux éleveurs de s’adapter au loup ! C’est au loup de s’adapter aux différentes situations d’élevage.» (sic) D’agacement, un rouge-gorge se met à chanter à deux pas de ma serre. Fabrice m’a fait la remarque qu’ils sont particulièrement nombreux dans le jardin cette année. Tant mieux, leurs chants vont accompagner joyeusement nos courtes journées d’hiver. Au même moment, Fabrice repère un Pouillot sibérien près du plan d’eau. Après vérifications, il constate que cet oiseau n’a été repéré que 4 fois cette semaine en France.

La brouette, un outil silencieux

Il fait chaud et pour cause : le vent souffle du sud-est. Comme toujours dans ce cas-là, les sons de la RCEA sont portés vers notre petit havre vert. L’espace d’un instant, j’essaie d’oublier cet intarissable vomi de camions venus d’un autre siècle. Dans le lointain, j’entends une machine, une tondeuse peut-être, ou un taille-haie. Et je repense à ce texte de Gilles Clément que Charlène m’a envoyé en début de semaine. «L’idée de jardin ne paraît pas compatible avec les machines. La prolifération d’outils bruyants, malodorants et coûteux est archaïque en face de la nature. C’est à dire en face de la connaissance biologique, scientifique que l’on pourrait avoir de la nature d’aujourd’hui. Un peu comme s’il fallait un marteau de plus en plus grand pour écraser des mouches de plus en plus petites. Si l’on considère la fragilité des brins d’herbe, passer la tondeuse pour les tailler à ras, est d’un point de vue énergétique, une dépense exorbitante.» Je ne saurais dire mieux : il y a beaucoup à entendre dans un jardin, pour peu qu’on y prête l’oreille.

À la semaine prochaine !

3 réponses sur “Le chant des jardins”

    1. Eh bien oui ! Les murmures de la forêt de Siegfried, la douceur des adieux de Wotan, la fièvre printanière de Siegmund. Je suis resté fidèle à mes goûts musicaux, c’est peut-être ce qui me relie le mieux à ma jeunesse. Et toi, qu’écoutes-tu en ce moment ?

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