Dernières lumières d’automne

Broyage de la future zone des courges dans la lumière du petit matin

Après les interminables atermoiements humides d’octobre, voici le retour des jours secs. À un moment parfaitement inattendu, d’ailleurs ! La pluviométrie totale du mois de novembre s’élève péniblement à 15 mm, ce qui correspond au quart de ce qui est attendu en cette saison. En jours courts, qui dit sécheresse dit froid et, de fait, les gelées sont de retour. Le ciel est si transparent, l’air est si clair, que les étoiles brillent avec une vigueur surprenante. Des teintes fantastiques s’attardent sur l’horizon entre chien et loup et cette lumière si belle nous aide à supporter l’intense morsure du froid sur nos mains. On se motive en se rappelant qu’on travaillera sans manteau avant la fin de la matinée, même en extérieur. Charlène, qui est de retour pour la fin de semaine, exploite pleinement le potentiel artistique de ces dernières lumières d’automne et bombarde le jardin de photos. Les travaux vont bon train, malgré un certain engourdissement des corps en cette fin de saison : les céleris et les dernières carottes sont récoltés, les dernières tomates et les poivrons sont désinstallés, on se lance joyeusement dans le désherbage des fraisiers en serre et on commence à pailler les futures planches de courges (oui, avec six mois d’avance, on vous en reparlera plus tard). Pour une fois, il nous semble qu’on attaque l’hiver bien à l’heure. Ça nous laisse du temps pour nous reposer et aussi pour envisager avec sérénité nos prochains grands chantiers, comme la plantation de nos arbres fruitiers et le nivelage de la serre d’endurcissement.

Récolte des céleris raves avec Céline

On est rejoint cette semaine par Céline, une nouvelle stagiaire en BPREA, qui nous vient du Beaujolais. Issue d’une famille paysanne mélangeant élevage, grandes cultures et restaurant à la ferme, elle a le projet de créer conjointement sur la structure un atelier maraîchage et une association qui ferait le lien entre l’activité agricole et le reste du monde. Une façon d’assumer pleinement que nos métiers sont extrêmement gourmands en main d’œuvre et qu’il serait légitime que notre société hors-sol retrouve le chemin des champs et vienne prêter main forte à ceux qui nous nourrissent. L’optimisme de Céline et son amour de la vie sous toutes ses formes résistent vaillamment face à notre scepticisme parfois teinté d’amertume et c’est tant mieux. On échange énormément autour du végétal et elle apprend à une vitesse impressionnante à reconnaître nos différentes adventices d’automne. Le désherbage des fraisiers est aussi le prétexte pour parler de stratégie de reproduction et d’architecture végétales. Tout un programme…

Il était temps que Yolande parte : elle commençait à faire des bêtises au jardin. (photo de Charlène)

Cette semaine aura aussi été la dernière pour Yolande. Venue une première fois en wwoofing en septembre, elle a choisi de rester confinée dans notre ÉcoJardin pendant ces cinq dernières semaines. Si vous suivez ce blog, vous avez déjà apprécié ses articles, d’une densité et d’une précision remarquables ! Si vous achetez nos légumes à Vichy, vous avez peut-être eu le privilège d’être servie par elle ; Yolande y est venue cinq fois et y a été tout de suite à son aise. Son impressionnante connaissance des légumes et sa facilité de contact avec les clients en font une vendeuse hors-pair. Au jardin, elle nous aura accompagnés vaillamment à travers l’arrivée des jours courts et des premiers frimas. Elle venait le matin aux Grivauds et profitait de ses après-midi pour se ressourcer, pour sillonner les environs, en marchant ou en courant, pour cuisiner, pour lire toutes nos bandes dessinées… Oh oui, je vais regretter ma complice du matin et ses longues discussions, parfois paisibles, parfois plus agitées, mais toujours sensibles. Au revoir Yolande ! Ce jardin a été le tien et le restera aussi longtemps que tu le souhaiteras.

À la semaine prochaine !

Semis tardifs de carotte : un essai partiellement concluant

Tout simplement les meilleures carottes au monde. En toute modestie.

Ici, aux Grivauds, nous produisons les meilleures carottes du monde. Notez l’utilisation du présent de l’indicatif, notez la position de l’assertion en tête d’article, notez que le maraîcher qui l’écrit n’éprouve aucun remord, notez qu’en temps normal pourtant il serait plutôt du genre à la jouer modeste… D’accord, je sens à votre sourcil levé et à votre moue dubitative qu’il va falloir que je sois un peu plus convainquant que d’habitude. Pour commencer, parlons pinard. Un sujet que Fabrice et moi maîtrisons fort bien, comme chacun sait. Eh bien, figurez-vous que dans ce milieu-là, celui de la viticulture, on évoque constamment le fameux «effet terroir». Pour schématiser, un même cépage produit des fruits de saveurs différentes en fonction des conditions pédoclimatiques qui caractérisent le vignoble. La composition du sol aurait un impact fort sur la composition minérale des fruits, sur la quantité ou le type de tannins et d’arômes développés. Et pourquoi ne pas imaginer que cet effet ne pourrait pas être ressenti dans le cadre d’une culture légumière ? J’ai du mal à trouver des études qui attestent cette hypothèse mais elle ne me semble pas absurde a priori. Je me fais la réflexion, notamment, que le MSV augmente drastiquement la qualité et la quantité des mycorhizes des plantes. Je serais curieux de connaître précisément l’impact gustatif de cette bonne mycorhization (taux de sucre, arômes et autres métabolites secondaires). Au delà de cet «effet terroir» supposé sur nos carottes, elles ont surtout pour nous le goût des efforts qu’on leur consacre : des semis héroïques en plein été, un paillage demandant un certain tour de main, des arrosages réguliers, des protections permanentes (filets) contre les mouches. Et elles ont aussi un petit goût de fierté : celle que nous avons de proposer ces délicieuses racines en continu d’avril à février. Donc, il n’y a pas à discuter : ce sont les meilleures carottes du monde. CQFD. La semaine prochaine, mes petits amis, nous étudierons les ravages de la mauvaise foi en milieu maraîcher.

De mystérieuses tâches noires apparaissent sur nos carottes à partir du mois d’octobre. Les dégâts sont uniquement superficiels et un petit coup d’économe suffit à régler le problème. Mais leur mauvais aspect complique la vente et nous inquiète pour leur conservation.

Si vous calculez bien, vous voyez qu’il y a quand même 2-3 mois de carence en la matière (de février à mi-avril). Pourquoi donc ? À ces dates-là, pas de carottes «nouvelles», ce sont forcément des carottes semées l’année précédente. Pour les amener à traverser l’hiver, on a le choix entre deux options : soit on les récolte et on les conserve (mais les hivers très doux ne nous permettent pas de les tenir au delà de fin-janvier de cette façon-là) ; soit on les laisse dans le champ et on les protège du gel. C’est cette dernière technique qu’on a voulu tester cette année. Deux semis de 60m ont été effectués dans cette idée : un au 14 juillet (variétés Nantaise et Rouge-sang) et un au 21 juillet (Napoli F1). Pour ces semis très tardifs, nous avons utilisé des variétés à cycle très court. Et de fait, en ce mois de novembre, on constate qu’on a obtenu des calibres relativement corrects. Mais toute idée de les conserver en terre s’est rapidement évanouie… Bon, on s’en doutait, nos petits mammifères des champs (campagnols et mulots) se réjouissent de la présence de cette nourriture offerte en abondance et nos chats peinent à limiter la pression qu’ils exercent sur nos rendements finaux. Et en plus, on constate avec dépit que certaines partie de la peau de nos carottes (notamment la pointe) se tâche de noire sans qu’on comprenne bien pourquoi. On suspecte une carence en Bore mais sans pouvoir être bien sûrs. Du coup, nos carottes sont moins belles et s’abîment vite. Impossible de les laisser dans le champ tout l’hiver dans ces conditions. Moralité : nous voilà déjà en train de les vendre dans nos paniers et sur le marché de Vichy…

«Tout ça pour ça», me direz-vous. «Tout ça pour finir par nous dire que vous n’aurez toujours pas de carottes à vous entre février et avril ?» Certes… Mais réjouissez-vous, ce sujet m’offre de nouveau l’opportunité de céder la plume à Yolande, notre grande star du blog, qui avait envie de disséquer une carotte ! C’est pas une bonne nouvelle, ça ?

Dans les entrailles de la carotte

(par Yolande Belleau)

La carotte est un légume commun, tellement que quand vous la regardez vous ne vous posez pas autant de questions que face à un aliment nouveau, inconnu. Et pourtant, la connaissez-vous vraiment ? La plante dont est issue la carotte appartient à la famille des Apiacées. L’espèce la plus commune est daucus et sa famille carota. Cette plante est dite bisannuelle. Son cycle de reproduction sexuée (ensemble des étapes permettant à un individu de produire de futurs individus) dure 2 ans. La carotte est produite lors de la première année. La plante y stocke des réserves d’éléments nutritifs qui seront utilisées l’année suivante à la sortie de l’hiver afin que la plante fleurisse. La carotte est en effet un organe avec une fonction spécifique de réserves. À l’origine la carotte est la racine de la plante. L’appareil racinaire est dit pivotant et la carotte en est le pivot, la racine principale. Lors du stockage des réserves nutritives cette racine devient un tubercule. Ce phénomène est nommé tubérisation. Ainsi la racine en plus de son rôle d’ancrage et d’assimilation des substances nutritives et de l’eau acquiert celui de réserve. La tubérisation peut concerner d’autres organes des végétaux telles que la tige (pomme de terre) ou les feuilles (oignons).

La nature et la localisation des réserves varient selon les tubercules. Chez la carotte ces réserves sont de nature glucidique. Elle emmagasine de l’énergie sous forme de molécules de glucose, à l’origine du goût sucré de la carotte ! Les tissus accumulant les molécules de stockage sont les tissus qui conduisent la sève (un tissu est un ensemble de cellules ayant la même structure, fonction et origine embryologique). Observons directement cette organisation sur une carotte.

Le cambium est un méristème dit secondaire. Un méristème est une zone de division cellulaire, à l’origine d’organes et/ou de tissus végétaux. Les méristèmes primaires sont situés généralement au niveau des parties terminales des organes (racines, tiges) ou à la base (aisselle) des feuilles. Ils permettent la croissance en longueur des organes. Les méristèmes secondaires assurent eux la croissance en épaisseur et leur localisation est variable au sein de l’organe. Dans la racine, ils forment un anneau à partir duquel les cellules se divisent et se différencient (acquièrent des spécificités) ensuite en tissu. Chez la carotte le cambium génère du bois vers l’intérieur et du liber vers l’extérieur. Le bois est issu du xylème primaire, tissu conducteur de la sève brute (issue des racines à destination des autres organes, contenant principalement l’eau et les minéraux du sol). Le liber (ou liège) est issu du phloème primaire, tissu conducteur de la sève élaborée (issue des feuilles à destination des autres organes dont ceux de réserves tels les tubercules durant la phase de tubérisation) contenant principalement des sucres issus de la photosynthèse). Au moment de la récolte, les carottes ont atteint un stade où les tissus secondaires sont très développés, rendant peu visibles les tissus primaires.

Si vous mangez une carotte dont l’intérieur est dur et fibreux, cela indique que votre maraîcher l’a récoltée âgée, à un stade avancé de développement du bois. Elle est devenue difficilement consommable, car ce tissu est progressivement composé de cellules mortes à la paroi rigidifiée par une molécule nommée lignine. En fonction de sa consistance, vous saurez désormais déterminer si votre carotte est vieille ou non !…

À la semaine prochaine !

Le chant des jardins

Chant triomphal du soleil qui perce à travers le brouillard

Pardon ! Pardon, Fabrice, mais parfois je mets des oreillettes dans le jardin. Je sais bien que c’est mal, je sais bien que j’ai tort mais c’est plus fort que moi. C’est que j’ai besoin de ma dose quotidienne de musique classique et que j’aime la prendre ici, au milieu de cet environnement si beau, si inspirant. C’est comme ça qu’il m’arrive de louper un vol de grues, juste parce que je me laisse entraîner par d’autres accents, d’autres sollicitations auditives. C’est comme ça… Le jardinier, satisfait de son labeur, fier de ses salades, de ses poireaux, de ses tomates, a parfois envie de joindre son propre chant à celui de la Nature, comme pour se redonner du cœur à l’ouvrage, comme pour se prouver que sa place dans le jardin est aussi sonore. Les petites mains qui ont eu le triste privilège de me supporter ne le savent que trop bien : je parle beaucoup, je sifflote constamment, je ris et je cherche à faire rire… J’en ai bien conscience : je suis sans doute le mammifère le moins discret de notre jardin ; je suis un éléphant dans un magasin de porcelaine, un Florin sur un voile anti-insectes, un Mi-Roux dans une caisse de plants…

C’est le matin, le soleil perce enfin le brouillard. Je retire des potentilles en serre 2, en préparation d’une nouvelle planche de mâches, perdu dans mes pensées. En face de moi, de l’autre côté de la serre, une musaraigne pousse de petits cris. C’est incroyable qu’un animal si fragile se signale autant ! Comme s’il cherchait à jouer les bravaches face à notre armée de chats. La musaraigne, nous, on aime bien pourtant : avec son régime insectivore et sa tendance à s’intéresser aussi aux gastéropodes, on a plutôt tendance à la classer dans les auxiliaires de culture. Je repense avec mélancolie à l’époque où j’étais ouvrier agricole et où on m’avait appris à me méfier de tous les petits mammifères à quatre pattes (soricidae ou rongeurs), indifféremment qualifiés de «vermine». À plusieurs reprises, j’entends claquer des coups de feu. La chasse bat son plein. Car, oui, pour rien au monde, on aurait confiné de nouveau les chasseurs, dont les pratiques sont considérées «d’intérêt général» (contrairement à celles des naturalistes par exemple). Je repense à ce tract surréaliste de la Coordination Rurale que nous avons reçu deux jours plus tôt et dans lequel on trouve un article sur «le loup au portes du Bourbonnais». La CR demande, dans le plus grand des calmes, que les troupeaux d’ovins puissent bénéficier du statut de «non-protégeabilité» pour pouvoir tirer le loup plus facilement. Car, n’est-ce pas, «ce n’est pas aux éleveurs de s’adapter au loup ! C’est au loup de s’adapter aux différentes situations d’élevage.» (sic) D’agacement, un rouge-gorge se met à chanter à deux pas de ma serre. Fabrice m’a fait la remarque qu’ils sont particulièrement nombreux dans le jardin cette année. Tant mieux, leurs chants vont accompagner joyeusement nos courtes journées d’hiver. Au même moment, Fabrice repère un Pouillot sibérien près du plan d’eau. Après vérifications, il constate que cet oiseau n’a été repéré que 4 fois cette semaine en France.

La brouette, un outil silencieux

Il fait chaud et pour cause : le vent souffle du sud-est. Comme toujours dans ce cas-là, les sons de la RCEA sont portés vers notre petit havre vert. L’espace d’un instant, j’essaie d’oublier cet intarissable vomi de camions venus d’un autre siècle. Dans le lointain, j’entends une machine, une tondeuse peut-être, ou un taille-haie. Et je repense à ce texte de Gilles Clément que Charlène m’a envoyé en début de semaine. «L’idée de jardin ne paraît pas compatible avec les machines. La prolifération d’outils bruyants, malodorants et coûteux est archaïque en face de la nature. C’est à dire en face de la connaissance biologique, scientifique que l’on pourrait avoir de la nature d’aujourd’hui. Un peu comme s’il fallait un marteau de plus en plus grand pour écraser des mouches de plus en plus petites. Si l’on considère la fragilité des brins d’herbe, passer la tondeuse pour les tailler à ras, est d’un point de vue énergétique, une dépense exorbitante.» Je ne saurais dire mieux : il y a beaucoup à entendre dans un jardin, pour peu qu’on y prête l’oreille.

À la semaine prochaine !

Ces maraîchers qui ne font rien comme les autres !

Cette semaine, je cède de nouveau la plume à une «petite main» des Grivauds. Et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Yolande, dont vous avez déjà pu apprécier la prose en septembre dans un article mémorable (De la chaise à la terre). Car oui, Yolande est de retour aux Grivauds ! Son sens de l’observation et son esprit critique font de nouveau mouche ici, dans un article où elle cherche à montrer la singularité de notre pratique au sein de notre profession.

Avez-vous déjà vu passer sur les réseaux sociaux des illustrations composées généralement de quatre images censées représenter de manière plus ou moins humoristique et caricaturale des situations, personnes, corps de métiers, clichés ? Ces illustrations sont nommées des starter packs, littéralement « kit de démarrage ». En voici quelques exemples :

Mais… ce serait quoi le starter pack du maraîcher en agriculture biologique? 

Je ne sais pas pour vous mais voici les images qui me viennent à l’esprit :

Il y a cependant un rutabaga dans le potage… aux Grivauds, aucun de ces éléments clés n’est présent (sauf s’ils sont bien cachés ou employés de nuit). M’aurait-on menti ? Est-il possible de les considérer comme de vrais maraîchers ? J’ai décidé de mener ma petite enquête…

Procédons dans l’ordre.

En quête du calendrier lunaire : exercice du sens de l’observation

Où trouver pareil objet ? Dans un bureau, non ? 

Aux Grivauds, il y a un bureau (attention révélation, dans cet antre sombre se manigancent bien des choses tels des itinéraires techniques, des compositions de panier amap, des répartitions de récolte pour le marché), mais aucun calendrier lunaire en vue. Denis et Fabrice ne semblent pas se soucier de la lune (peut-être ne la remarquent-ils même pas, la tête attentivement penchée sur leur champ et non vers les cieux). Ils ne modifient en tout cas pas leur emploi du temps selon son état. La lune selon sa position dans le ciel exerce une force d’attraction plus ou moins forte sur la Terre participant notamment à des phénomènes telles les marées. Selon certaines théories cette force aurait des effets sur la vigueur des plantes (voire des cheveux). Les distances minimale (périgée) et maximale (apogée) mais également le nœud lunaire lorsque la lune passe entre le soleil et la terre seraient par exemple des moments où le jardinage serait perturbé. Les rythmes de la lune (croissance/décroissance ou montée/descente) correspondraient aussi à différentes périodes propices à différents gestes (semis, plantation, bouture, récolte). Denis et Fabrice ne croyant pas en ces affirmations et aucune preuve scientifique rigoureuse ne les ayant appuyées, leur pratique du maraîchage est indépendante des paramètres lunaires. Je les crois sur parole mais dans le doute, j’ai par acquit de conscience procédé à des vérifications supplémentaires avant de poursuivre mon enquête. Mais non, aucun calendrier lunaire suspendu aux murs des toilettes ni ne servant de cale à quelque meuble bancal…

À la recherche de purin d’orties : exercice de l’odorat

Ah… le fameux purin d’orties, cette mixture à la douce et agréable odeur et aux multiples propriétés selon la durée de sa fermentation. 

Même si les vertus de ce macérât s’avéraient justes, aux Grivauds les orties resteraient en terre. Elles serviraient à la limite d’ingrédients pour cuisiner un pesto mais ne seraient pas transformées en purin. Revenons sur les propriétés de ce produit miracle…

Une première propriété du purin d’ortie est sa concentration en azote et potassium qui lui confére un rôle d’engrais. Les engrais (ou fertilisants) sont un type d’intrants à destination des plantes. Ils libèrent des éléments minéraux ou organiques directement assimilables par les végétaux (compost, fumier ou engrais synthétiques). Les amendements sont l’autre grand type d’intrants. Ils sont à destination non pas directement des plantes mais du sol. Les amendements réunissent les méthodes d’enrichissement du sol par apport de matière organique (via des cultures laissées sur place : engrais verts, ou via différents mulch : paille, bois raméal fragmenté pour en citer parmi les plus célèbres…)

Aux Grivauds, les intrants sont utilisés à minima. Tous les sols sont amendés par des engrais verts ou de la paille. Ils sont ainsi enrichis et couverts, deux des principes de base du maraîchage sur sol vivant (MSV). L’engrais n’est utilisé qu’au démarrage des cultures si les sols ne fournissent pas la quantité d’azote nécessaire (sol froid, cultures exigeantes comme la pomme de terre ou sur des planches de culture aux faibles rendements).

Par ailleurs, le purin d’orties aurait des vertus insecticides. Mais une fois encore, aux Grivauds d’autres méthodes sont utilisées contre les insectes ou autres nuisibles des cultures. Par exemple faire confiance à l’immunité des végétaux. Fabrice et Denis entretiennent un sol actif et en bonne santé, favorable à la mise en place de différents mécanismes de défenses, quitte à ce que les rendements s’en trouvent affectés. La philosophie adoptée aux Grivauds peut être qualifiée de non-interventionniste. Cet état d’esprit est notamment inspiré du microbiologiste japonais Fukuoka. Sa thèse peut être résumée ainsi : la nature n’a pas besoin de l’homme pour s’épanouir. Ainsi, respecter les rythmes naturels est suffisant afin de bénéficier des conditions permettant de cultiver. Il décrit un mode de culture naturel en harmonie totale avec le vivant dans son ensemble. À l’inverse, un fonctionnement interventionniste consiste à modifier des processus naturels. Certaines pratiques peuvent ainsi contre sélectionner des agents naturels en remplissant partiellement ou totalement leur fonction dans un écosystème. Utiliser un insecticide afin de se débarrasser des pucerons par exemple supprime la pression exercée par leur présence sur la culture. Les coccinelles ne sont donc plus utiles et peuvent même disparaître.

En quête d’explication à l’absence de grelinette et de binette : exercice des méninges

C’est cette même vision consistant à laisser les écosystèmes se réguler d’eux-mêmes qui explique l’absence de grelinette aux Grivauds. Cet outil est en effet utilisé pour ameublir le sol en le perforant sans le retourner donc sans déplacer ses horizons (couches). Ces différentes couches permettent à de nombreuses fonctions biologiques d’être remplies, principalement par leurs conditions physico-chimiques et leurs structures. Ces caractéristiques conditionnent notamment la vie de la faune et de la flore du sol (vers de terre, bactéries, champignons, racines). Ainsi, même si la grelinette contrairement au motoculteur, à la bêche ou à la charrue, ne détruit pas cet équilibre biologique elle modifie la structure du sol par son rôle d’aération, de bioturbation. Or ces fonctions sont naturellement assurées par le ver de terre. Si on grelinait, il s’en trouverait tout désœuvré ! Ainsi Denis et Fabrice préfèrent lui laisser ces missions. La grelinette effectue dans tous les cas un travail du sol, ce qui est contraire aux principes du MSV.

Aux Grivauds, pas de binette non plus. La binette, c’est vraiment l’outil de désherbage qu’on trouve dans tous les jardins. Pourquoi ne le trouverait-on pas dans celui-ci ? D’abord, le paillage ou bâchage des cultures rend inutilisable la binette car elle ne peut atteindre la terre. Quand bien même on ouvrirait la paille pour l’utiliser, elle a pour inconvénient de réactiver le lit de semences. Des milliers de graines dans le sol sont en effet en latence. Elles sont comme endormies, n’attendant que les conditions optimales à leur germination soient réunies. Ces conditions (présence d’air et d’eau) leur sont offertes en déplaçant à l’aide de la binette la surface du sol. Elles vont donc germer suite au désherbage. Chaque binage est automatiquement suivi de l’apparition de nouvelles adventices, ce qui entraîne un cycle infini de binage… La binette est dans tous les cas inutile aux Grivauds car les seules plantes poussant au travers des paillages sont des vivaces, des végétaux survivant plusieurs années. Aux Grivauds, elles sont éliminées en étant coupées au collet (à la base) grâce à un sécateur. Leurs racines sont laissées dans le sol. Elles s’y décomposeront sur place sans modification de la structure du sol.

Fin de l’enquête. Je rentre bredouille. J’ai usé de tous mes sens (ou presque) mais je n’ai rien trouvé de cet attirail aux Grivauds. Pour ce qui est de répondre à la question « est-il quand même possible de les considérer comme des maraîchers? » revenons à la définition du terme. Selon le CNRTL, un maraîcher est un « jardinier qui cultive des légumes sur une grande échelle afin de les vendre ». Ainsi Fabrice et Denis, en produisant vos légumes, vous remplissez le critère essentiel permettant de définitivement vous définir comme des maraîchers (ouf). Simplement votre approche aux Grivauds oriente le fonctionnement de la nature afin de produire des légumes tout en visant la meilleure harmonie possible avec ses différents éléments. L’intervention majoritaire (outre les plantations et récoltes cela va sans dire) est l’enrichissement des sols, favorable à leur rendement et il est réalisé avec des procédés les moins artificiels possibles. Ainsi sont limités au maximum les mises sous tutelle et les modifications des processus naturels après le lancement des cultures. Je termine donc mon enquête les mains vides mais forte d’une conclusion : Fabrice et Denis sont bien des maraîchers et qui tentent de se faire collègues avec la nature en travaillant main dans la main avec le monde vivant.

Bonus de l’enquête : Mais quel est donc le starter pack de Denis et Fabrice?

Note du maître-toilier : après l’article de Charlène la semaine dernière et l’article de Yolande cette semaine, je commençais à avoir beaucoup de photos accumulées, montrant notamment l’avancement de nos planches de culture hivernales sous serre. Les voici donc rassemblées ici dans une grande galerie. Vous y ferez notamment la connaissance de Charly, un stagiaire dont nous reparlerons prochainement.

Une semaine de contemplation active aux Grivauds

Cette semaine, c’est Charlène qui prend le contrôle du blog des Grivauds. Charlène est wwoofeuse chez nous pour une dizaine de jours. Ses talents de dessin et son regard émerveillé nous permettent de profiter d’un aperçu singulier et sensible de notre petit monde.

Demain, dès huit heure, à l’heure d’hiver,
Je partirai. Vois-tu, même si l’on ne m’y attend pas.
J’irai par la route, j’irai à deux roues.
Je ne puis demeurer loin des sols vivants plus longtemps.

Je chanterai le cœur ouvert dans la serre trois,
En oubliant le dehors, les yeux rivés sur le paillage,
Ensemble, le dos courbé, les mains enterrées,
l’automne sera chaud au-dedans de moi.

Je ne goûterai plus un légume sans y penser,
Ni les feuilles d’épinard, ni les feuilles de blette,
Et quand je rentrerai, je déposerai dans un vase,
Un bouquet de persil frisé et de bourraches fleuries.

« Le MSV attire des gens qui aiment la vie sous toutes ses formes, des personnes qui sont attirées par la beauté de la biodiversité. Un beau jardin ça agrège pas mal de belles personnes. »
                                                                                                        Sandrine

« La beauté [dans le cadre du jardin], la contemplation, la spiritualité sont des énergies que je ne sais pas expliquer avec mon bagage scientifique.»
                            Yolande

« Dans le jardin il y a la poésie et la biologie qui se tiennent la main.»
                                                                                                                                         Denis

« Mais tout autour de nous la nature nous offre des exemples de structures assez primitives, qui n’ont jamais été correctement observées, exploitées ou utilisées par les designers ; elle nous montre des schémas biologiques qui valent la peine d’être étudiés et sont accessibles à tous ceux qui profitent d’un dimanche après-midi pour partir en promenade.»
                                             Victor Papanek


« Je suis content quand j’entends des éclats de rire dans le jardin. »
                                                                                                                                   Fabrice

Cocotte

Non, Florian, ça ne va pas exploser !

Fabrice et moi, on adore le céleris rave. On le prépare en gros bâtonnets crus qu’on trempe ensuite dans une sauce à la crème ou dans de la mayonnaise. Le goût est soutenu mais plus léger que si le légume est cuit. On y distingue même de légères nuances anisées. La consistance peut dérouter ; c’est croquant, mais pas autant qu’une carotte, et ça n’est pas juteux du tout, contrairement à un radis. On pourrait faire un long inventaire des légumes qu’on gagnerait à manger plus souvent cru, tant la mise en œuvre est simplissime : navet, chou-rave, chou blanc, chou-fleur, betterave, fenouil, etc. Préparer quelques bols de crudités, histoire de mettre un peu de couleurs, de saveur et de vitamines sur la table, c’est vraiment un geste quotidien pour nous. Le temps qu’on y consacre est minimum. À ce stade, je devine, cher lecteur, que vous avez le sourcil froncé. «Mais où veut-il en venir ?» Patience.

Le chou blanc, c’est aussi délicieux cru !

Combien de fois avons-nous entendu, sur le marché, à l’Amap, dans nos propres cercles intimes : «mais ça, je ne sais pas comment ça se prépare» ? Et de nous demander une recette. Personnellement, face à un nouveau légume (oui, ça m’arrive encore), je ne commencerais pas par aller feuilleter frénétiquement mes livres de recettes ou me ruer sur internet. Je le sens, je le découpe, je le rappe et ensuite seulement j’essaie de le cuire. Et la plupart du temps, pour un premier contact, l’histoire se termine dans le panier vapeur de ma cocotte. Ces étapes sont importantes : ça me permet de mieux cerner la personnalité du légume et d’en exploiter plus tard le potentiel gustatif. C’est comme ça que j’intégre dans mon propre répertoire culinaire des légumes comme le cerfeuil tubéreux, le rutabaga ou une nouvelle courge. Attendez ! Quoi ? Même la courge se mange crue ? Oui. Et je me souviens de Pierre-Yves, le collègue de la ferme de Joca, qui me fait goûter une fine tranche crue de Galeuse d’Eysine en me lançant «alors ? ça a un goût de pomme, non ?». Ma cocotte, c’est vraiment une arme redoutable pour s’approcher de la vérité toute nue du légume. Je découpe de gros quartiers (pommes de terre, carottes, courges, panais, navet, etc.) et je fais cuire une dizaine de minutes à la vapeur. Au moment du service, on peut faire très simple : un filet d’huile d’olive, un tour de poivre du moulin, une noix de fromage à pâte persillée qui viendra fondre langoureusement au contact du légume tout chaud. Je ne cesserai de vous le répéter : si le légume est bon, foutez-lui la paix !

C’est fini les aubergines ! Normalement, sur cette planche, la semaine prochaine, on y trouvera des épinards.

«Bon, mais à part discuter cuisine, vous faites quoi aux Grivauds ?» Bon, d’abord, je vous signale qu’on a toute une saison dans les pattes, alors, on a le droit d’aborder de temps en temps des sujets plus légers, et toc ! Et donc aux Grivauds, cette semaine, on a fait avancer plusieurs chantiers, comme le débâchage des courges ou comme la désinstallation des aubergines. Mais l’essentiel n’est pas là ! Non, l’essentiel c’est que je me suis offert deux jours de congés ! Et que lundi, Fabrice a passé la matinée les yeux en l’air pour compter les passages de pigeons en migration. Ça y est, après sept mois d’une rare intensité, on commence enfin à relâcher un peu le rythme…

À la semaine prochaine !

Des pieds fragiles dans des Sabots d’Argile

Ne comptez pas sur nous pour opposer les micro-fermes et les grosses structures. Nous savons bien que ça n’est pas avec du petit maraîchage hyper-qualitatif que nous réussirons à amener des légumes bio sur toutes les tables. La filière s’enrichit de ces différentes échelles qui se complètent, s’émulent, s’entraident. Dans notre secteur, la plus grosse ferme maraîchère, c’est les Sabots d’Argile, à Marigny. 14 hectares de légumes de pleine terre, 2.3 hectares de serres froides et 3 hectares de prairies pour la faune et la flore auxiliaires. Le tout labellisé bio et Demeter. Et cette ferme vient de déposer le bilan.

De jolis plateaux de 112 mottes, c’est ça qu’on allait chercher un mardi sur deux à Marigny…

C’était devenu un rituel pour Fabrice : toutes les deux semaines, le mardi, il allait leur rendre visite et revenait avec une trentaine de plateaux de mottes fraîchement pressées. L’occasion de discuter avec Alain Regnault, le patron de la ferme ou avec l’un ou l’autre des encadrants du personnel (une vingtaine de salariés tout de même !). Il prenait l’air du temps, parlait boutique ou météo, prenait le pouls d’une filière dont nous ne sommes qu’un tout petit rouage. En plus des plateaux de mottes, les Sabots d’Argile vendait aussi du plan pour les maraîchers et faisait aussi de la revente en demi-gros, histoire d’aider les collègues à compléter leur stand en enrichissant leur gamme. Leur disparation est une mauvaise nouvelle pour l’ensemble des acteurs de la bio en Allier. Nous avons évidemment une pensée affectueuse pour tous ceux qui faisaient vivre cette grosse ferme, les Regnault, les encadrants et tout le personnel. Nous avions apprécié tout particulièrement le témoignage de Clément, un de nos stagiaires de l’année passée, qui y avait travaillé plusieurs mois et qui faisait partager un peu de cet esprit de ruche qui y régnait. En ce qui nous concerne, c’est surtout la question de la production des mottes qu’il va falloir se poser. Acheter une motteuse ? Seuls ou à plusieurs ? Acheter et stocker du terreau ? Où et comment ? Bref, passé l’effarement causé par la mauvaise nouvelle, c’est un nouveau défi qui s’offre à nous et que nous allons devoir relever pendant l’hiver.

Nina et Florian, vaillants wwoofers qui traversent une semaine de grisaille avec le sourire.

En attendant, on ne se laisse pas abattre et on continue de faire vivre nos Grivauds bien-aimés avec une ardeur redoublée. Des plantations, des récoltes, des bâchages pour l’hiver ; de nouveau, ce sont de nombreux chantiers qui ont avancé cette semaine. À la manœuvre, on note la présence de deux nouveaux wwoofeurs : Nina et Florian. Ces deux-là sont kinés et profitent de quelques mois de césure pour filer un coup de main dans les champs. On n’est pas vraiment les premiers à les recevoir et ça se sent : ils sont rapidement à l’aise, connaissent bien leurs légumes et ont déjà plein d’anecdotes jardinières dans leur musette. Comme il fait désormais trop froid pour recevoir dans la caravane, c’est à notre tour (à Sandrine et moi) de recevoir nos précieuses petites mains. Ne le répéter pas à Fabrice, mais on a tiré de nouveau des wwoofeurs qui cuisinent comme ils respirent… Je ne vous décris pas nos repas, ce serait indécent. Bon, Nina est amoureuse de Mi-Roux, ce qui est proprement inconcevable pour nous et Florian place trois citations de Kaamelott par phrase, ce qui donne l’impression de travailler constamment avec Guetenoch et Roparzh. Mais vu comment ils nous ont vaillamment aidés sur le marché de Vichy ce matin, on leur pardonne tout.

À la semaine prochaine !

Comment transformer ses tomates en épinards ?

D’abord, on désinstalle le palissage. Au premier plan : Samuel, le mari de Fabienne, en wwoofing chez nous.

Ça fait un certain temps qu’on réfléchit avec Fabrice à ajouter un volet «formation ésotérique» à notre activité. Les légumes, en soi, c’est quand même vachement terre-à-terre (surtout les carottes). Admettez : même si vous regardez une pomme de terre droit dans les yeux pendant de longues heures, ça n’est pas comme ça que vous apprendrez quoi que ce soit des secrets de l’univers. Et puis, le maraîchage, c’est pas super rentable. Fabrice rêvait d’un petit coupé-cabriolet un peu nerveux et moi je me verrai bien m’offrir une montre hors de prix ostentatoire (pour pouvoir râler quand Cécile n’est pas à l’heure dans le champ après la pause méridienne). Bref, on s’oriente vers de la formation alternative à prix modique (on pensait commencer par demander 500€ par personne et par jour et augmenter si ça prend bien). En plus, on a un atout de choc pour attirer de nouveaux publics : Fabrice a plus ou moins des faux airs de Pierre Rabhi (en plus jeune). Toutes les chances sont donc de notre côté. Reste à définir l’orientation générale. Biodynamie, électroculture, soin des plantes par la musique, tout ça, c’est déjà pris. Nous, on veut frapper très fort : on va faire de l’alchimie ! Et comme on est sympas, on vous offre gratuitement notre première leçon : comment transformer des tomates en épinards ?

Après broyage, on écarte le mulch et on élimine les vivaces.

Tout commence à partir d’une plantation de tomates un peu fatiguée par de longs mois d’été torrides. Important : la plantation doit avoir été convenablement paillée au printemps. D’abord, on récupère les fruits qui pourraient encore mûrir et on retire le palissage. Ça, vous voyez, on l’a fait la semaine dernière sur deux fois 40 mètres de culture en serre. Ensuite, on broie tous les rémanents (les pieds de tomates, la paille et toutes les adventices). On obtient un joli mulch qui sent encore la feuille de tomate. Et là, attention, suivez bien, ça devient technique. On ramène tout le mulch sur les bords de nos planches de telle sorte à bien voir le sol. Maintenant, il s’agit de repérer toutes les racines qui n’ont rien à faire là (pissenlits, potentilles, renoncules, etc.) et de les retirer. On peut éventuellement s’aider d’un sécateur si le sol est trop dur. Chez nous, le sol est devenu tellement souple (à force de manger de la paille) qu’il suffit d’élever la voix un peu fort pour que la potentille sorte toute seule du sol en s’excusant, ce qui constitue un gain de temps précieux. On profite que le sol est à nu pour le réhydrater généreusement par aspersion. Ensuite, on réinstalle la paille sur la planche. La dernière opération consiste à bêtement planter des épinards à travers la paille. Attendez quelques semaines et hop ! vous avez des épinards.

Cécile : «Est-ce qu’il faut aussi planter le gros épinard roux et poilu ?»

«Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que cette arnaque ? Y a rien de magique là-dedans ! Avec la pierre philosophale, au moins, on transforme du plomb en or !» Alors, déjà, arrêtez de crier, vous couvrez le chant des oiseaux et Fabrice risque de louper un vol de pigeons à cause de vous. Et ensuite, c’est bien gentil votre pierre philosophale mais personne ne sait où elle a été rangée, alors on se rabat sur ce qu’on peut. Et en l’occurrence, un petit itinéraire technique pour plantation d’automne sous serre, c’est ce qu’on a de plus magique en stock : c’est simple, c’est terriblement efficace et ça produit de délicieux épinards, plein de calcium. Bon, il faut admettre que la vitesse d’exécution de ces différentes tâches a été très largement démultipliée cette semaine, grâce à notre joyeuse équipe de petites mains : Cécile, notre saisonnière, Fabienne, notre stagiaire et Samuel, son mari, qui s’offre une petite semaine de wwoofing chez nous en guise de vacances…

Oui, on a même eu le temps de récolter nos betteraves de garde !

En fait, si vous passez cette semaine visiter la ferme et que vous l’avez connue en été, vous constaterez plusieurs petites révolutions. Vous l’avez compris, la serre 2 contient désormais deux planches d’épinards. Mais en plus, presque toute la serre 4 a été nettoyée et les plantations d’automne y vont déjà bon train : salades et mâches. Les dernières courges sont récoltées et on a fait rentrer nos betteraves de garde. Et en plus, on se paie le luxe de faire quelques allers-retours à la déchetterie pour virer ces affreux tas de déchets qui nous encombraient depuis le printemps. Là, à ce stade, vous devriez hausser un sourcil de scepticisme. Auraient-ils trouvé le secret de la semaine de 10 jours pour pouvoir y faire entrer autant de travail ? Non pas, notre secret est bien plus prosaïque : nous ne sommes pas allés à Vichy. Pourquoi ? Eh bien, justement pour pouvoir mettre un coup de fouet à tous ces chantiers d’implantation sous serre. On en avait marre de n’avoir le temps de rien et de systématiquement planter nos plants avec plus d’une semaine de retard. Voilà, maintenant, on est à jour et on est prêts à retourner à Vichy, le stress en moins, la joie d’avoir bien travaillé en plus ! Merci Fabienne, merci Samuel et merci Cécile !

À la semaine prochaine !

Verger de la Brouette Bleue : des buttes paillées, des essences mélangées, des haies bocagères. C’est vraiment très prometteur !

PS de dernière minute : Aujourd’hui (samedi), je suis allé faire un tour aux portes ouvertes des Jardins de la Brouette Bleue. Mais si, on vous en a déjà parlé, c’est un magnifique verger planté par Aurélie Cleenwercke à Saint-Aubin-sur-Loire. Cette année, elle a récolté ses premières pommes. Les choses vont aller en s’accélérant avec la maturité des arbres. On a hâte de pouvoir goûter leurs fruits !

Les jardins les plus beaux

Fabrice récolte les haricots même malade et sous la pluie ! Si ça n’est pas de l’abnégation, ça !

Attendez ! Laissez-moi un instant retrouver mes esprits. Je me sens pris d’un léger vertige, je ne reconnais plus mes Grivauds. Où suis-je ? Les éléments se déchaînent, tout me semble soudainement chaotique. Il y a encore quelques jours, notre jardin n’était-il pas écrasé de soleil, désespérément assoiffé, pris dans une routine infernale de récoltes ? Que s’est-il passé ? Nous voilà en bottes, pataugeant sans cesse, mouillés jusqu’aux tréfonds de l’âme. Fabrice récolte les haricots sous la pluie avec une tête de lapin myxomateux, des mouchoirs plein les poches, en répétant à qui veut l’entendre «mais non, je n’ai pas de fièvre». Pas de panique, c’est juste un rhume, mais comme c’est très rare, c’est tout de suite impressionnant. Mais ce qui change le plus, c’est qu’on entend sans cesse rire. Et pour cause : Fabienne est de retour et sa bonne humeur n’a pas changé d’un iota depuis son dernier passage aux Grivauds. Cécile n’est pas en reste, elle répond désormais à nos vannes du tac-au-tac et tente d’enrôler Fabienne dans le SPMG (Syndicat des Petites Mains des Grivauds). Finalement, ce qui surprend le plus, quand on fait le point, c’est que ce joyeux chaos ait été autant productif au final ! Les pommes de terre et les courges sont récoltées, le mesclun et la mâche sont plantés, deux buttes complètes de tomates (serre 2) ont déjà été désinstallées. On avance à grands pas !

A priori, les stagiaires n’ont pas l’air trop en souffrance chez nous. C’est déjà ça.

Fabienne, wwoofeuse en 2018, est désormais stagiaire chez nous et entre deux fous rires, elle nous bombarde de questions. «C’est quoi votre outillage ? Comment le sol est-il préparé ?» On peut comprendre pour elle que la période soit frustrante : tout est déjà planté (ou presque) et les paillages sont terminés. On récolte toujours beaucoup même si le manque de soleil et la baisse des températures ont quasiment mis fin aux légumes d’été (les haricots verts et les courgettes ne donnent presque plus). C’est un peu comme si on lui racontait notre histoire en commençant par la fin. Bon, heureusement, on réussit à lui faire manipuler un peu nos merveilleux petits plantoirs. L’occasion pour Cécile et moi de rester bouches bées devant la célérité de l’exécution… De son côté, Fabienne s’étonne de la simplicité des itinéraires techniques. «Ce sont vraiment les vers de terre qui travaillent le sol de vos carottes ? Et vous ne taillez ni vos concombres ni vos melons ?» On bombe un peu le torse quand elle s’étonne qu’on ait eu le temps de faire autant de choses pendant la saison : 500 pieds de courge ? 750 pieds de tomates ? 10 000 poireaux ? Des plants d’aromates ? Des fleurs ? Mais comment c’est possible ? Bon, ça n’est un secret pour personne : nous ne sommes jamais seuls. Et si notre ÉcoJardin est si productif, c’est qu’il est le fruit d’un travail partagé. Il y a les wwoofeurs, les stagiaires et nos saisonniers (Maxime puis Cécile). Chacun a apporté sa pierre à l’édifice et le jardin s’en est trouvé grandi, embelli. On nous demande régulièrement : comment faites-vous pour vous souvenir de tout le monde ? Regardez autour de vous, regardez nos cultures, partout s’inscrit le souvenir des efforts partagés, des discussions interminables et des éclats de rires. En emmenant nos légumes à l’Amap ou au marché, on vous emmène toutes et tous dans notre camion et la bonne mine de notre stand est le reflet de vos coups de main, de votre soutien, de vos encouragements. On n’oublie évidemment pas que notre situation actuelle doit beaucoup à cette formidable solidarité qui vous a animée ce printemps, lorsque nous étions si bas financièrement.

Des courges qui ont été plantées collectivement et récoltées collectivement.

Et tant pis si tout est continuellement à recommencer. Un nouveau wwoofeur, un nouveau stagiaire et il faut tout ré-expliquer : comment fonctionne le MSV, comment on plante, comment on récolte. On repointe le même doigt vers la même fleur, vers le même papillon en disant : «tu as vu ? tu connais ? c’est beau, hein ?». Nous serons toujours émus de voir leurs yeux s’ouvrir d’étonnement ou d’émerveillement devant notre petit monde végétal, animal, fongique. Sans cesse devons-nous resemer nos salades, sans cesse ressemons-nous ces petites graines écologiques que vous emporterez avec vous et que vous disséminerez peut-être. (À ce stade, je me rends compte que je viens de comparer nos wwoofers à des salades et que le syndicat de Cécile risque de connaître un gros afflux d’inscriptions.) Vous auriez bon ton de me rétorquer que c’est tout de même un drôle de modèle économique que le nôtre, qui compte autant sur de la main d’œuvre bénévole. N’importe, notre modèle intègre surtout beaucoup de joie et de partage, il flirte gentiment avec la décroissance et il sent bien plus les fleurs sauvages que le pétrole. De semis en semis, de plantations et plantations, il accueille le défilé des saisons en même temps que le joyeux ballet des petites mains. L’automne peut bien venir envelopper notre jardin de son grand manteau de grisaille, rien ne nous fera douter de notre aphorisme : les jardins les plus beaux sont toujours des œuvres collectives.

À la semaine prochaine !

Allier Bio : se rassembler, s’organiser, peser

Quel est le point commun entre nos collègues de Layat (à Trézelle), des Mangetouts (à Saligny-sur-Roudon) et nous (ÉcoJardin des Grivauds) ? «Vous sentez tous la sueur à la fin de la journée ?» Non non, vous n’y êtes pas ! Sachez que nos trois fermes sont adhérentes à Allier Bio ! De même qu’une quarantaine d’autres fermes dans l’Allier. Avec nos journées de travail à rallonge, il est compréhensible qu’on manque d’énergie et de temps pour se structurer en réseau. Et pourtant… Notre agriculture, héritière d’un demi-siècle d’intensification à base de pétrochimie, n’en est qu’au tout début de sa révolution écologique. Si la société civile a une part à jouer dans la mutation de notre production agricole, ceux qui sont concrètement engagés dans des pratiques plus vertueuses sont aux premières loges pour défendre un nouveau modèle. Échanger, se former, confronter les techniques, voilà déjà un premier intérêt à se réunir. Et puis, il y a la promotion de la filière, sa structuration à un échelon local, encourager les conversions, aider les nouvelles installations. Et surtout, défendre les intérêts des agriculteurs bio.

Allier Bio a été créée en 1992. Je vous épargne un certain nombre de vicissitudes mais toujours est-il qu’en 2018, il n’y avait plus qu’une douzaine d’adhérents et l’association était moribonde. Sous l’impulsion d’un petit groupe motivé, l’association a alors commencé à retrouver le chemin de la lumière. Se réunir régulièrement de nouveau, constater le besoin d’une organisation départementale des producteurs bio, faire émerger des pistes de réflexion, tout ça prend du temps. Ceux qui sont passés aux Grivauds ces derniers mois ont pu voir Fabrice s’éclipser fréquemment, que ce soit pour des visio-conférences ou des déplacements. Un tel engagement de sa part aurait-il été possible à l’époque où il était seul à faire tourner la boutique ? Sans doute que non. C’est pour cela que vous ne m’entendrez pas râler en récoltant les haricots en son absence. Car, même si j’avoue avoir du mal encore à sortir du jardin, je soutiens pleinement la cause. Retournons à nos moutons. Allier Bio a reçu l’aide d’une des animatrices de Bio 63, l’association jumelle de la nôtre du côté Puy-de-Dôme. Sous son impulsion, une campagne d’adhésion est relancée et un processus de recrutement pour un(e) salarié(e) est mis sur les rails. Une assemblée générale a été tenue lundi et elle a réuni une trentaine de participants (producteurs, distributeurs, consommateurs, membres de la Chambre d’Agriculture, etc.). La nouvelle salariée (Julie Bourry), tout fraîchement recrutée, est aussi présente. Fabrice en ressort très enthousiaste : «il y a une vraie dynamique et chacun a pris conscience de la nécessité de se réunir de nouveau sur le département.» Les adhésions se poursuivent et il y a encore de la marge ; l’Allier compte tout de même 350 producteurs bio ! Rapidement, l’association doit être en mesure de proposer des formations, des visites, des colloques, de la documentation, etc. Il y a donc du pain sur la planche !

Cécile, ex-wwoofeuse, désormais ouvrière agricole aux Grivauds. Qu’on vienne pas nous dire que l’ascenseur social est en panne ! Notez que pour lui souhaiter la bienvenue, on essaie de l’amadouer avec de gros légumes. Car oui, c’est bien une betterave de 2,4 kg que Cécile vient de récolter ! Notez aussi que si ça continue comme ça, on aura bientôt des légendes de photo plus longues que l’article lui-même. Vraiment n’importe quoi !

Et maintenant, la réponse à la question que tout le monde se pose depuis la semaine dernière : mais qui donc ont-ils employé(e) pour les aider pour les semaines à venir ? Résumons les épisodes précédents. Nous récoltons beaucoup (et en particulier des haricots) et nous faisons de gros marchés en ce moment. Nos wwoofeurs ne nous suffisent plus et nous devons passer à la vitesse supérieure en terme de main d’œuvre. Ajoutons à ça que le wwoofeur qui devait venir cette semaine et qui avait réservé sa place en mai… ne vient tout simplement pas et ne répond plus à ses messages. Bref, cette semaine, si on avait pas pris les mesures qui s’imposent, on aurait été tous seuls et on aurait sans doute passé l’intégralité de la semaine à récolter/préparer les Amaps/préparer le marché de Vichy. Et pendant ce temps-là, les plants traînent dans les caisses et poussent de petits cris lamentables à chaque fois qu’on passe devant : «plantez-nous ! plantez-nous !». L’horreur ! Alors ? Eh bien, on a appelé à l’aide celle qui a gagné le prix de la wwoofeuse la plus déjantée des Grivauds : Cécile ! Elle est déjà venue deux fois nous voir, elle connaît nos cultures par cœur, elle récolte les courgettes comme personne et elle nous fait très souvent rire ! Le CV parfait. On a évidemment une pensée pour Maxime, notre génial saisonnier de printemps, qui débute actuellement sa formation pour devenir maraîcher à son tour et qui est donc indisponible, de fait.

Avons-nous rattrapé notre retard cette semaine ? Non, malheureusement. Nous avons bien réussi à nettoyer deux planches en serre 5 mais nous n’avons planté que 4 caisses de mâches. Et le plant de mesclun est tellement haut que nous allons devoir le tailler avant de le planter… Mais ne désespérons pas : la semaine prochaine, nous serons 4 dans le champ. Car, nous recevrons pour deux semaines une stagiaire qui est déjà passée aux Grivauds en tant que wwoofeuse… Saurez-vous deviner qui ?

À la semaine prochaine !

«Ah non mais c’est pas vrai, ils nous refont le coup du suspens comme la semaine dernière ? Mais quel manque d’imagination !» Oui, bon, écrivez un article par semaine pendant 3 ans et ensuite vous viendrez me donner des leçons d’originalité.